Dossier réalisé par Stephane Pons (postscriptom@aol.com)


Ce dossier se compose de 5 pages
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# 1/ LES GENERIQUES :

Véritables films dans le film, les génériques de Liu Chia-Liang sont intéressants à plusieurs titres. Liu nous y présente le preux héros effectuant des katas (terme japonais) dans des décors stylisés (un fond blanc garni de quelques rochers par exemple), affrontant des adversaires à mains nues ou à l'aide d'armes diverses, ce qui nous permet de mesurer immédiatement sa compétence en matière d'arts martiaux. Si vous ne le jugez pas à la hauteur, semble nous dire Liu, inutile d'aller plus loin. Il nous offre ainsi par la même occasion un résumé clés en main de l'histoire et des principaux thèmes contenus dans son film, une démarche risquée mais souvent payante pour mettre le spectateur en appétit. Sur ce plan là, un des plus réussis que j'ai vu me semble être le générique de DIRTY HO, dans lequel Wang Yu et Liu Chia-Hui luttent d'abord séparément puis ensemble contre des voleurs de bijoux, des hauts dignitaires de l'Etat, puis des archers (comme dans le film), avant que le dernier plan ne les fige dans une posture qui évoque leur relation maître/élève.

Mais Liu profite aussi de cet espace de quelques minutes pour se livrer à son péché mignon, des exercices de style toujours époustouflants de virtuosité qu'il vaut mieux voir que raconter. On peut cependant remarquer que, libéré des contraintes d'un récit classique (exposition, psychologie des personnages...), Liu fait basculer ces moments dans une dimension onirique où presque tout est permis : le héros peut ainsi s'envoler dans les airs, comme dans SHAOLIN AND WU TANG, un artifice courant dans le cinéma de Hong Kong mais exceptionnel chez ce cinéaste dont les combats sont toujours réalistes ou du moins plausibles (à l'inverse de King Hu par exemple). Il affronte aussi quelques "adversaires" étranges et abstraits, comme Fu Sheng contre le pantin de bois des DISCIPLES DE SHAOLIN, les volées de flèches que l'on esquive, en plan-séquence s'il vous plaît, dans DIRTY HO, le bouddha humain formé par les combattants dans SHAOLIN AND WU TANG, ou encore la chûte d'eau (!) probablement fourbe et retorse que Liu Chia-Hui corrige au début de LA 36 CHAMBRE DE SHAOLIN.
 
   
Au niveau mise en scène, si on reconnaît immédiatement le style de Liu (scope magnifique, cadrages et montage virtuoses, plans-séquences impossibles...), on remarque que certains effets sont ouvertement plus tape-à-l'oeil que dans les films : zooms exorbités sur le crâne de Liu Chia-Hui dans LA 36EME CHAMBRE, où viennent s'écraser en très gros plan quelques fines gouttelettes (les restes de la chûte d'eau), ou les arrêts sur images pour le moins osés pendant le combat de David Chiang dans LA MANTE RELIGIEUSE, qui peuvent être vus comme une exagération des ralentis que Liu utilise habituellement dans les films pour mettre en valeur un coup ou un geste précis.
Outre leur grande beauté formelle et leur originalité, on peut de plus voir ces génériques comme des sortes de "laboratoires d'expérimentation" qui ont révélé une la formule qui fait aujourd'hui la renommée du cinéma de l'ex-colonie. Bien sûr, Liu Chia-Liang n'a rien inventé et ils étaient nombreux dans les années 70 à Hong Kong les films présentant de tels génériques, probablement inspirés de classiques japonais des sixties (voir certains ZATOICHI avec Shintaro Katsu par exemple). Mais on peut parier que les grands d'aujourdhui comme Ching Siu-Tung (le Gerry Anderson Chinois), Tsui Hark (avec ses monstres en plastique), sans oublier "Monsieur arrêt sur image", John Woo himself, doivent en partie leur notoriété à ces délires expérimentaux qu'ils ont étendu à leurs films tout entiers.

Cela dit quelques grands de Hong Kong ont plagié Liu de façon bête et un peu trop littérale. Ainsi Yuen Woo-Ping dans son film consacré à Wong Feï-Hung, DRUNKEN MASTER, nous ressert dans une scène le générique du COMBAT DES MAITRES ! Dans ce film, le premier à mettre en scène Wong Feï-Hung jeune, Liu Chia-Hui effectue, dans un décor de studio, des mouvements dont les noms sont peints sur les murs en arrière-plan, tandis qu'une voix-off surgie de nulle part (toujours cette volonté d'abstraction) les énumère d'un ton monocorde. Chez Yuen, pendant une des phases d'entraînement de Jackie, nous sommes cette fois en pleine nature, la voix-off est remplacée par celle du vieux maître, bien présent à l'image, et tandis que Jackie effectue les mouvements, les idéogrammes correspondants apparaissent en surimpression sur l'image. Bravo pour l'adaptation, mais zéro pointé pour l'originalité ! Comme par hasard, cette scène n'apparaît pas dans certaines versions, mais nous est aimablement proposée dans le documentaire anglais de Toby Russel, CINEMA OF VENGEANCE (en cassette PAL). Je n'ai pas vu la version de HK Vidéo de DRUNKEN MASTER, mais s'ils proposent bien la version longue, elle doit y être, contrairement au DVD douteux (mais pas cher) qu'ils ont sorti récemment.
 
   
On trouve par ailleurs chez HK deux travaux essentiels de Liu, bien qu'un peu à part dans sa filmographie, puisque coproduits avec la Chine Populaire, je veux bien sûr parler du TEMPLE DE SHAOLIN et des ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN. Dans le premier, c'est lui qui a mis en boîte, dans les studios de la Shaw Brothers, la superbe scène d'entraînement de Jet Lee, dite des "quatre saisons". Bien qu'elle ne soit pas un générique (elle est située au milieu du film), elle s'y apparente tout à fait, dans le fond et dans la forme, et donne une idée exacte de ses travaux plus anciens. Puis, six ans plus tard, en 1986, Jet et Liu se retrouvent à nouveau dans LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN, cette fois entièrement réalisé par Liu.
Bien que le film soit hélas le chant du cygne du genre (qui sera relancé par Tsui Hark avec SWORDSMAN et OUATIC en 1991), le maître arrive de nouveau à réunir lors du générique, comme à la belle époque, tous les ingrédients indispensables pour nous proposer un avant-goût de ce qui va suivre : démonstration des capacités martiales des deux héros (à mains nues et au bâton), ennemi abstrait (l'arbre que Jet pilonne allègrement), puis un envol surréaliste, et peut-être le plus important, résumé du scénario grâce à une belle métaphore : comme les oiseaux qui tombent de leur nid, Jet devra quitter le temple pour accomplir sa destinée.
Cerise sur le gâteau, le thème principal du film est également évoqué. En effet, l'hypothétique réunion des deux écoles Shaolin, celle du Mont Song et celle de Putian, soulignée dans la première partie du film par les aventures parallèles des trois protagonistes, et dans la deuxième partie par le mariage prévu de longue date entre Jet et l'héroïne, nous est proposée dès le début par Liu qui réunit à l'écran les deux héros qui ne se connaissent pas encore, mais s'entraînent "ensemble" à l'écran par la grâce d'un superbe montage alterné. Imparable !
 
A ce niveau de cohérence formelle et thématique, on ne peut s'empêcher de rapprocher ces morceaux de bravoure des travaux des deux grands du générique en occident, Saul Bass et Maurice Binder bien sûr, qui ont peut-être influencé sans le savoir ces Chinois du bout du monde, d'autant plus qu'ils sont étroitement liés à l'histoire du cinéma anglais (Hitchcock et les James Bond bien sûr).

Récemment on a pu voir ainsi des parodies des génériques de l'espion le plus célèbre du monde dans FROM BEIJING WITH LOVE et sa "suite" FORBIDDEN CITY COP. Cela dit, en remontant un peu dans le temps, on peut se demander qui influence qui. Ainsi dans un des fameux génériques de la série télé anglaise CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR (THE AVENGERS, vous noterez d'ailleurs comment le titre original sonne comme celui d' un film HK), on voit Steed et Emma Peel évoluer dans un décor blanc garni de quelques meubles (tiens ?), Steed qui cueille pour elle une fleur à la pointe de son parapluie-épée, tandis qu'elle prend la pose, façon arts martiaux, en ombre chinoise ! Un air de famille, non ?

Une logique d'import-export, comme disait Chow Yun-Fat dans le premier numéro d'HK, facilitée ici par les relations privilégiées qu'entretenaient jusqu'à très récemment Hong Kong et la Grande-Bretagne, dont ont sûrement profité des producteurs aussi avisés qu'Albert broccoli et Brian Clemens, James et Emma pratiquant régulièrement des arts martiaux lors de leurs aventures (enfin, disons qu'ils essaient). S'étonnera-t-on alors d'avoir récemment vu Michelle Yeoh dans un James Bond ? Dommage que le tâcheron de service, Roger Spottiswoode je crois, n'ai pas su la filmer ne serait-ce que correctement.
 
A propos d'influences, on pourra regretter que le générique de CRYING FREEMAN de Christophe Gans s'inscrive dans la tradition anglaise plutôt que dans la lignée des films de sabre qui ont tant fait rêver son réalisateur. Certes, le film devait, avant la baisse conséquente de son budget, ressembler à un James Bond, et le générique être réalisé par Saul Bass, hélas occupé par le dernier Scorsese, CASINO. Mais pour cet hommage sincère à la culture asiatique, on peut penser qu'il aurait été plus judicieux d'aller au bout de sa logique et d'envoyer Dacascos au casse-pipe lutter contre des dizaines d'adversaires, ou de lui faire effectuer quelques katas très grahiques, plutôt que de nous balancer un dragon en images de synthèses assez froides, qui, progrès technologique oblige, ne vont pas tarder à prendre un méchant coup de vieux. Mais je chipote, il est très bien fait et c'est ce qui compte pour tous ces génériques finalement, restituer en quelques minutes l'esprit du film qu'ils illustrent.


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