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# 2/ TRANSMISSION ET MAITRISE :

Au début d'un film de Liu Chia-Liang, le personnage principal, même s'il a prouvé ses capacités martiales durant le générique, ne connaît pas forcément les arts martiaux. C'est souvent suite à un traumatisme (humiliation, meurtre d'un proche...) qu'il se trouve dans l'obligation de commencer un apprentissage toujours long et difficile. Premier grand succès public de Liu, LA 36EME CHAMBRE DE SHAOLIN illustre parfaitement ce schéma : victime des Mandchous qui ont massacré toute sa famille et usurpé leurs biens, Liu Chia-Hui (demi-frère de Liu Chia-Liang) se fait moine à Shaolin au début du film et n'en sort qu'une fois sa formation terminée, pour accomplir sa vengeance. Un schéma classique donc, mais propice aux délires les plus fous, comme le notait déjà en 1984 Christophe Gans dans STARFIX :
"...mais il est aussi le seul à savoir construire des histoires sur une succession ininterrompue d'affrontements. C'est simple : moins ses films sont écrits, plus ils sont éblouissants de savoir-faire technique. Dans les deux sens, intelligence et gratuité, Liu Chia-Liang reste grand et incomparable. Sa connaissance atavique de l'art martial lui permet toutes les variations, toutes les fantaisies... A travers lui et grâce à lui, le kung-fu est redevenu le reflet de l'âme. Ses personnages se construisent, se forgent... en se dérouillant".
 
   
Liu Chia-Liang cependant, conscient que l'action seule ne fait pas un film, va très tôt consacrer un grand soin à l'écriture de ses scénarios, qui frappent par leur intelligence et leur subtilité par rapport à la majorité de ceux de ses confrères. Car au-delà de la technique (martiale et cinématographique), Liu Chia-Liang est un véritable auteur, au sens où on l'entend en France (les somnifères en moins), même si dans notre beau pays certains ont du mal à admettre qu'on puisse filmer de l'action et avoir des choses à dire.
Heureusement l'intelligence de Liu bouleverse aisément toutes ces idées reçues. Pour preuve, alors que des hordes de suiveurs plagient allègrement le récit d'initiation façon LA 36EME CHAMBRE, il s'en sert souvent à d'autres fins, comme le montage alterné dans LE COMBAT DES MAITRES, qui nous montre certes l'entraînement du héros mais surtout les conséquences dramatiques de son absence pour son école, humiliée durant deux ans par les provocations incessantes de ses concurents. Dans LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN, qui semble s'orienter au début vers un type de récit similaire à la 36EME CHAMBRE, Jet se sauve tout à coup du temple pour aller venger son père (l'autre grand thème bateau du cinéma de Hong Kong), et l'instant d'après nous sommes catapultés dans l'enceinte de la Cité Interdite, une ellipse audacieuse qui marque le vrai début du film, un récit iniatique plus spirituel que physique.
On peut donc noter qu'on est ici très loin d'un Bruce Lee qui n'a jamais enseigné à des élèves que pour se faire mousser (au début d'OPERATION DRAGON avec le jeune disciple, ou dans la scène fameuse dans l'arrière-cour du restaurant italien de LA FUREUR DE DRAGON), et ne s'est jamais réclamé d'aucun maître (ok, à part les trois petites minutes inédites restaurées d'OPERATION DRAGON), sinon pour massacrer de bon droit, de préférence du japonais (LA FUREUR DE VAINCRE), devenant ainsi avec ses aphorismes à deux francs ("ne regarde pas mon doigt, regarde la lune...") un véritable messie ethnique, avec ce que cela suppose comme manque de nuances et de respect de ses semblables. A l'inverse, les arts martiaux selon Liu Chia-Liang permettent à celui qui les pratique d'arriver plus vite à maturité, physique mais surtout psycholoqique, leur utilité première, et ce parfois à l'insu même du combattant :

"Tu as changé" dit un personnage secondaire à Liu Chia-Hui/Wong Feï-Hung dans LE COMBAT DES MAITRES, après son retour.

"Qu'est-ce que tu racontes ?", répond-t-il, surpris.
 
   
La nouvelle personne qui apparaît alors est ainsi plus apte à se maîtriser pour éviter de se battre à tout propos, car on a un peu tendance à l'oublier dans ces films remplis de bruit et de fureur, et c'est l'un des grands mérites de Liu de nous le rappeler constamment, les arts martiaux servent avant tout à trouver une paix intérieure, pemettant aux pratiquants de canaliser leurs émotions et de libérer pacifiquement leur énergie. Ainsi dans LES DEMONS DU KARATE (HEROES OF THE EAST), Liu Chia-Hui en colère se défoule dans son bureau en donnant de grands coups de poings dans le vide, suivi dans son mouvement par un travelling latéral d'une rare vigueur.
Dans LE COMBAT DES MAITRES, le jeune Wong Feï-Hung, qui vient d'être informé de la mort de l'homme grâce à qui il a pu apprendre les arts martiaux, se jette sur son maître Lu Acaï (Chen Kwen-Taï) pour le terrasser, attitude inconcevable pour un disciple chez Liu Chia-Liang mais parfaitement comprise par le vieux maître, qui se contentera de l'envoyer valser dans une mare pour lui faire reprendre ses esprits.
Mais la plus belle illustration de cette idée se trouve selon moi dans LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN, quand jet réalise que le grelot qu'il porte à la cheville est en réalité une alliance lui permettant d'épouser celle dont il est amoureux. Effrayé par cette possibilité (c'est un moine ne l'oublions pas), il s'enfuit alors à toutes jambes, et au milieu des paysages somptueux de la province du Henan, se met à faire des cabrioles et autres rondades avant de se rouler par terre comme un gamin, une scène de folie douce lyrique et émouvante (rythmée par une superbe chanson de James Wong) que n'aurait pas désavouée le Tsui Hark de THE LOVERS.
 
Liu Chia-Liang nous rappelle ainsi que le kung-fu peut traduire des sentiments nobles, pas seulement la haine et la violence, et qu'il peut servir à bien d'autres choses qu'à se battre. Une très belle idée qui revient souvent est ainsi son utilisation à des fins thérapeuthiques. Dans LE COMBAT DES MAITRES, un élève soigne la blessure du champion de l'école blessé en imposant ses mains sur la blessure et en appuyant fortement, des mouvements qu'il connaît visiblement grâce à sa formation martiale.
La même idée est illustrée de plus belle façon encore dans LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN, quand le maître de Jet soigne un simple rhume grâce au kung-fu, d'où la méprise de Jet et de son ami qui se mettent à l'imiter, croyant que le vieux maître s'entraîne au milieu de la nuit. Encore une fois on peut faire ici un parallèle avec Bruce Lee, dont Liu Chia-Liang lui-même nous parle dans une interview accordée aux CAHIERS DU CINEMA, précisément juste avant de partir en Chine tourner LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN :
 
"Bruce Lee avait une passion pour le kung-fu. C'était sa vie. Sa contribution a été reconnue par nous autres qui pratiquons le kung-fu. Il l'a fait connaître dans le monde entier. Mais il lui manquait quelque chose, à savoir le "wude" (la philosophie des arts martiaux) et le "xiu yang" (la maîtrise de soi). Il ne savait que se battre... Il frappait pour le plaisir des coups, pour faire mal. Il était trop occidentalisé. La courtoisie chinoise traditionnelle lui était étrangère. Quand on regarde ses films, on ne peut manquer de constater la violence et la force de ses coups. Pour nous, le principe est "dia dao ji zhi" (littéralement, "s'arrêter dès qu'on touche l'adversaire, savoir se retenir et freiner l'élan de son geste au moment où le coup vient d'atteindre l'adversaire" NDT). Quelqu'un n'est réellement fort en kung-fu que s'il est capable de faire cela. Bruce Lee était limité dans sa connaissance des arts martiaux : ses coups de pieds et sa boxe, c'est tout ce qu'il savait. De ce fait, ses "zaoshu" (gestes) étaient également fort limités" (HONG KONG CINEMA, éditions de l'Etoile, 1984).
   
A l'inverse pour Liu Chia-Liang, le kung-fu est une technique illimitée, basée sur des styles de combats trop différents et variés pour être maîtrisés par un seul homme, aussi fort soit-il. Une idée confirmée à la vision de ses films, dans lesquels on reconnaît parfois un geste, un mouvement vu ailleurs dans un autre film (ou même une arme, comme cette lance à crinière rouge qui est un peu sa signature (que l'on retrouve même dans THE BAREFOOT KID qu'il a seulement chorégraphié), mais qui surprennent toujours par leur richesse et leur variété.
On ne s'étonnera donc pas que le mythe du héros invincible soit souvent malmené chez Liu. S'il connaît les arts martiaux au début du film, il n'est pas rare que le héros doive parfois réapprendre à les utiliser ! Ainsi dans LES DEMONS DU KARATE, Liu Chia-Hui se voit dans l'obligation d'assimiler au plus vite la boxe de l'ivrogne (technique aujourd'hui familière depuis DRUNKEN MASTER 1 et 2), ceci pour vaincre un adversaire annoncé comme redoutable. Dans LA MANTE RELIGIEUSE, David Chiang est vaincu par un kung-fu sinon supérieur, du moins différent du sien, qu'il n'a pas su contrer. Désemparé et livré à lui-même, errant dans la campagne, il va peu à peu inventer une nouvelle technique de combat en calquant ses mouvements sur ceux d'une mante religieuse (la SHAOLIN MANTIS du titre anglais), avant de revenir prendre sa revanche.
Une certaine modestie est donc nécessaire quand on pratique le kung-fu, le meilleur moyen d'éviter toute confrontation inutile étant sans doute de dissimuler ses aptitudes. Dans LES DEMONS DU KARATE et LA MANTE RELIGIEUSE, les épouses des deux héros ne sont mises au courant des "talents cachés" de leurs maris qu'à la moitié du film, quand la situation devient inextricable et qu'ils n'ont plus d'autre choix que de se battre. Mais la plus belle illustration de cette idée se trouve dans DIRTY HO bien sûr, dans lequel Liu Chia-Hui interprète avec brio le onzième fils de l'empereur qui voyage incognito. Sa recontre avec le "mauvais" monsieur Ho et leurs disputes inutiles et systématiques sont d'autant plus incroyables que Liu n'est pas censé savoir se battre, mais corrige malgré tout celui qui deviendra son disciple sans jamais lui laisser deviner ses capacités, renversant malencontreusement sur son passage pots de fleurs, tabourets...
Autant de scènes jubilatoires mises en scène avec une facilité et une décontraction évidentes, la plus emblématique restant celle où Liu Chia-Hui utilise une pauvre chanteuse (Hui Yin-Hung, future "jeune tantine"), qui n'en demandait pas tant, comme "garde du corps" : caché derrière elle, il la manipule comme une marionnette pour se battre contre Ho : bras, jambes, mains, esquives, parades, vase, luth, couteau, épée, tout y passe avec une vitesse et une précision sidérantes, sans que Ho se doute un instant qu'on se moque de lui.
 
 
N'oublions pas, toujours dans DIRTY HO, la scène de la visite au salon de thé. Monsieur Ho, devenu entretemps le disciple de Liu Chia-Hui (sans que celui-ci lui ait révélé pour autant qu'il sait se battre !), le suit partout car l'autre possède un remède à une blessure qu'il lui a infligé. Aussi quand Liu Chia-Hui est obligé d'affronter un ennemi à la solde de son frère qui veut sa perte, il le fait en se cachant soigneusement de son disciple, y compris quand celui-ci est dans la pièce à côté de lui. Voici une description de cette scène extraordinaire, très finement analysée dans LES CAHIERS DU CINEMA :
"S'il fallait choisir une scène qui illustre au mieux l'art de Liu Chia-Liang, je prendrais celle de DIRTY HO où deux amis dégustent un vin en apparence, tout en se battant, pour de bon, au kung-fu [...] Ici, ce n'est plus chaque chose en son temps, mais deux action différentes dans le même : la pause et l'action, goûter du vin (en surface) et faire du kung-fu (en profondeur). Les deux codes (tastevin et arts martiaux) se combinent en des gestes uniques. Cette scène est non seulement un monument de filmage (travellings latéraux et plan-séquences), mais pointe une dimension nouvelle. Une fois la pédagogie digérée et le kung-fu assimilé, il devient quasi-invisible pour se glisser sans peine dans l'ordre naturel des choses (un rituel de dégustation) sans pour autant venir interrompre son cours. A ce niveau de fusion des codes, le kung-fu s'abolit du champ de la perception-information (voir et apprendre) pour entre dans le domaine du leurre, du trompe-l'oeil, ainsi qu'en témoigne ce troisième personnage (Dirty Ho), spectateur passif de la scène qui, en matière de combat, n'y voit goutte [...] Liu Chia-Liang démontre, s'il en est encore besoin, que les arts martiaux en général et le kung-fu en particulier ont beaucoup de choses à dire et à apprendre au cinéma. Avec Liu Chia-Liang, c'est le kung-fu qui fait la leçon au cinéma, et ce n'est pas triste".


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