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# 3/ FAMILLE ET TRADITION :

Dans LES DEMONS DU KARATE, Liu Chia-Hui interprète un jeune homme profondément immature, incapable de comprendre les besoins d'indépendance de sa nouvelle épouse, une charmante Japonaise (Yuko Mizuno) qui ne veut pas se laisser dominer sous prétexte qu'elle habite maintenant en Chine, une situation propice aux plus ahurissantes scènes de ménage vues sur un écran. On aura reconnu le thème récurrent de l'opposition Japon/Chine, maintes fois traité sur un ton sérieux voire tragique dans d'innombrables films, que Liu désamorce ici par un humour bon enfant pour ce qui reste l'une de des plus belles réussites.
Mais même dans cette comédie familiale apparement inoffensive, Liu se réserve quelques moments pour critiquer la cellule familiale chinoise : la mère est absente, le père n'apparaît que deux fois, au début, pour faire des reproches à son fils sur sa conduite envers sa femme (au lendemain de sa nuit de noces !). Le héros, élevé par son oncle et sa tante, personnages subalternes qui n'ont aucune incidence sur l'intrigue, n'est qu'un gosse de riches trop gâté, qui, bien qu'expert en kung-fu, n'a en revanche pas reçu l'éducation morale et philosophique qui, chez Liu Chia-Liang, va toujours de paire avec l'apprentissage des arts martiaux. D'où l'émulation qu'il va donner au jeune prétentieux en lui opposant, dans la deuxième partie du film, des combattants japonais aussi doués que lui pour le combat mais autrement plus responsables, comme le montre ce dialogue révélateur, quand le héros se voit entouré d'une dizaine d'adversaires :
"Approchez donc, je vous attends."
"il n'en est pas question. Nous devons lutter loyalement et jamais à plusieurs contre un."
 
 
Une idée incroyable quand on connaît la mésentente profonde (euphémisme) entre Chinois et Japonais. Dans d'autres films cependant, l'apprentissage des arts martiaux et une éducation correcte se font tout naturellement, le maître d'armes étant souvent chez Liu le substitut du père absent. Dans LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN, le maître de baton du temple de Shaolin remplit évidemment cette fonction auprès de Jet et de ses camarades : parfois sévère (quand ils arrivent en retard à l'entraînement), parfois complice (la "triche" avec le serpent qu'il autorise), il se lance ensuite à la poursuite de son fils spirituel quand celui-ci "fugue", avant finalement de rallier sa cause pour l'aider à vaincre le mal. Cependant, l'héritage de Kwan Tak-Hing, interprète du légendaire Wong Feï-Hung dans nombre de classiques, et image idéalisée du bon père régnant sur une famille unie, est souvent plus que malmené par Liu, que ce manichéisme primaire n'intéresse évidemment pas.
Il est ainsi très significatif que dans son premier film consacré à Wong, LE COMBAT DES MAITRES, il nous montre le futur héros national se voir refuser l'apprentissage des arts martiaux par son propre géniteur, qui de plus dirige une école de kung-fu !
Dans son troisième film sur Wong, DRUNKEN MASTER 2, Jackie Chan est chassé de la maison par son père parce qu'il utilise son kung-fu à mauvais escient, osant même, sous l'emprise de la boisson, s'attaquer à celui-ci en public. Dans DIRTY HO, Liu Chia-Hui, onzième fils de l'empereur malade, voyage incognito pour échapper à un de ses frères (mais lequel ?) qui veut l'empêcher d'être choisi comme successeur. Dans LA MANTE RELIGIEUSE, David Chiang, pour empêcher que ses parents ne soient décapités par les Mandchous, infiltre une famille de patriotes résistants à l'envahisseur, allant même jusqu'à épouser la fille du patriarche pour se faire accepter.
Dans LA 36EME CHAMBRE, Liu va encore plus loin dans la critique de la cellule familiale, puisqu'au détour d'une scène, il ose s'en prendre aux très sages moines qui dirigent le temple de Shaolin, berceau originel du kung-fu classique que le sifu, dans son souci constant de ne pas trahir leur enseignement, a toujours essayé de transposer le plus fidèlement possible à l'écran.
En effet, passe encore que le héros, pour être pleinement accepté au temple, doive auparavant effectuer des années de travaux de balayage avant de commencer sa formation, il s'agit d'une préparation physique et mentale indispensable pour juger de l'endurance et de l'humilité nécessaires au candidat qui veut apprendre le fung-fu. Une idée déjà esquissée dans LA MAIN DE FER de Cheng Chang-Ho (chorégraphié par un des frères de Liu), reprise bien plus tard par John G Avildsen, qui connaît ses classiques, dans KARATE KID. Mais cette nouvelle famile, si elle peut un temps remplacer la premier, n'est pas la panacée non plus. En effet, Liu Chia-Hui, devenu au fil des années et de son dur apprentissage, le plus doué des élèves du temple, envisage, afin d'aider ses compatriotes contre les Mandchous, d'ouvrir une nouvelle chambre de kung-fu (la trente-sixième donc) qui permettrait aux laïcs de bénéficier du savoir de Shaolin sans pour autant se convertir. Exposant son projet au vieux maître, il se voit aussitôt condamné "pour toutes ses offenses" à aller récolter des dons à l'extérieur du temple pour se faire pardonner. On notera ici, outre sa critique acerbe de l'immobilisme des dirigeants grabataires du temple, la superbe astuce de scénario qui permet au héros, qui n'en demandait pas tant, non seulement de quitter le temple avec la bénédiction de ses supérieurs et, chemin faisant, d'accomplir sa vengeance ("même Bouddha doit vaincre le mal"), mais de plus de recruter des disciples qu'il ramènera au temple et formera lui-même.
Une fin heureuse donc (le temple est effectivement devenu un des derniers bastions de la résistance anti-Mandchous, provoquant sa destruction à deux reprises (comme on le voit par exemple au début du TEMPLE DU LOTUS ROUGE de Ringo Lam), mais qui ne trompe personne sur les sentiments qu'inspirent à Liu ces vieux sages rétrogrades, jaloux de leurs privilèges, une attitude intolérable pour un intellectuel (si) libéral comme lui. Car de même qu'une famille ne saurait se limiter aux seuls liens du sang, l'enseignement et la pratique du kung-fu ne peuvent être circonscrits à une religion ou à une philosophie, y compris le bouddhisme.
Dans SHAOLIN CONTRE WU TANG, nous assistions à la réunion des deux écoles rivales qui à l'origine n'en formaient qu'une, Wu Tang étant une branche "indépendantiste" de l'école Shaolin (voir le fabuleux générique qui, à nouveau, offre un condensé parfait de la thématique du film). Quelques années plus tard, Liu reprend tous ces thèmes dans LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN, prouvant que ce film est beaucoup plus personnel que ce que certains ont bien voulu écrire (les frères Armanet dans CINE KUNG FU pour ne pas les citer). En effet, cette fois Liu enfonce le clou et n'hésite plus à railler ouvertement sa famille d'arts martiaux, quand Jet, suite à son évasion du temple, se retrouve emprisonné dans une grotte, et détourne les dessins qui illustrent les préceptes les plus sacrés de cette philosophie qu'un vieux moine (Liu aurait dû l'interprêter, ç'aurait été encore plus savoureux) a peint sur les murs de leur cellule.
 
Difficile d'être plus clair. De plus, on remarque que le film se déroule à une époque postérieure à celle décrite dans LA 36EME CHAMBRE, les deux autres héros du film étant des laïcs déjà bien intégrés dans leur temple, celui de Putian, situé au sud du pays. Mais à nouveau, Liu reprend son thème favori, les problèmes familiaux, cette fois liés à la "famille Shaolin." Ainsi le maître de bâton de Jet Lee, pourtant présenté comme tolérant, renvoie chez eux les deux laïcs qu'il vient de retrouver en compagnie de son éléve d'un méprisant "Shaolin du sud ? Rentrez chez vous !." Plus tard on le retrouve à la tête d'une délégation du temple du nord qui rend visite à ceux du sud, probablement pour entretenir de bonnes relations rendues difficiles, on peut le supposer, par l'éloignement géographique. Encore une superbe et discrète astuce de scénario qui permettra de réunir à la fin les deux branches de la famille en face du péril commun. Voir les deux plans magnifiques, d'une profondeur de champ hallucinante, quand les moines se mettent en garde face au navire du méchant Hesuo. Une réunion ardemment souhaitée par Liu, n'en doutons pas. Le premier titre anglais du film était d'ailleurs SHAOLIN NORTH AND SOUTH, allusion directe autant aux problèmes et aux divergences qu'à une possible réconciliation.
   
Mais le plus passionant et le plus fort des films familiaux de Liu demeure sans conteste LA MANTE RELIGIEUSE. Réalisé en 1978, c'est le film qui évoque le mieux la conscience de la fin de l'âge d'or des films de kung-fu classique (Jackie Chan et Samo Hung arrivent), une oeuvre impressionante qui est pour Liu ce que THE BLADE fut pour Tsui Hark, une remise en cause presque totale des films de genre qui ont fait leur fortune et leur gloire. C'est dans ce film qu'on trouve par exemple la plus récurrente "figure du père" de l'oeuvre de Liu. Comme dans LES DEMONS DU KARATE, il n'apparaît que deux fois, au début et à la fin du film, mais on ne l'oubliera pas de sitôt. Désespéré par la conduite ignoble de son fils, et il y a de quoi (voir plus loin), il l'empoisonne et se suicide avec lui !
Cependant les critiques violentes des figures représentant l'autorité ne doivent pas nous leurrer, et c'est sans doute un des aspects les plus intéressants de son oeuvre : Liu Chia-Liang croît profondément au respect dû au père (ou au maître d'armes), qui en retour doit respecter son fils (ou son élève). Dans ce dernier cas, qui intéresse particulièrement Liu, la période d'entraînement aboutit toujours à une symbiose totale entre le disciple et le maître, idée parfois soulignée métaphoriquement par une blessure du maître, qui l'empêche de se battre au maximum de ses capacités lors du climax final, et compensée bien évidemment par le disciple.
Dans MAD MONKEY KUNG-FU, Hsia-Hou brise les mains de celui qui avait écrasé celle de son maître (joué par Liu), et dans DIRTY HO, Wang Yu vainc le méchant avec son redoutable jeu de jambes, Liu Chia-Hui étant blessé précisément à cet endroit.
Malgré tout, et comme dans toute famille, il arrive toujours un moment où l'élève doive partir vivre sa vie et quitter son maître, qu'il doit auparavant vaincre symboliquement en combat singulier. Une scène d'affranchissement usée jusqu'à la corde par la série KUNG-FU avec David Carradine, qui retrouve tout son sens avec Liu Chia-Liang qui ne plaisante pas avec ces choses-là. Il y ajoute de plus une idée discrète mais superbe, qui nous rappelle que le disciple doit continuer à respecter son maître, même s'il est parvenu à le vaincre : dans LE COMBAT DES MAITRES et LA 36EME CHAMBRE, les pères vaincus se font ainsi subtiliser leur arme... l'espace d'une seconde ! Le disciple n'a pas le temps de réaliser qu'il a réussi que l'arme est déjà revenue à son propriétaire, qui met alors fin au combat avant de reconnaître, heureux et fier, la victoire de sa progéniture.
Et n'oublions surtout pas, à la fin de chaque film, ces fabuleuses images arrêtées qui évoquent la plupart du temps cette relation maître/élève. Que ce soit LE COMBAT DES MAITRES, LA 36EME CHAMBRE DE SHAOLIN, LES DEMONS DU KARATE, DIRTY HO ou MY YOUNG AUNTIE, tous se terminent ainsi, avec à l'écran deux personnages dont on peut dire à chaque fois que l'un est le maître et l'autre l'élève.
Trois exceptions notables, mais qui confirment la règle : dans LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN, Jet et ses deux camarades sont filmés de loin, sur le même plan horizontal. C'était tout le sujet du film, la réconciliaton (et donc l'égalité) voulue par Liu entre ceux du nord et ceux du sud. Concernant la fin de DRUNKEN MASTER 2, je ne ferai aucun commetaire sur Jackie Chan et sa bulle, une fin digne de la plupart de ses films, mais avec ici une volonté évidente de se moquer de Liu Chia-Liang en tirant le film sur le terrain de la comédie cantonnaise débile. Plus intéressant par contre, et au combien significatif de l'esprit nihiliste du film, LA MANTE RELIGIEUSE se devait d'évoquer cette relation maître/élève : le héros est en effet un jeune professeur, qui passe toute la première moitié du film à enseigner à son élève, et qui plus est inventeur d'une technique de combat incroyable ! Problème : il n'a plus personne avec qui la partager, ayant tué ou provoqué la mort de tous ceux qu'il aurait dû aider...
Il ne lui reste plus qu'à prendre un peu stupidement la pose de la mante religieuse, tout seul au milieu du scope, avant de mourir.


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