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# 5/ HEROS ET MECHANTS :
 
Dans MAD MONKEY KUNG FU, Liu Chia-Liang interprète un artiste renommé de l'opéra de Pékin, incapable de se contrôler dès qu'il boit un verre de trop. Dans SHAOLIN CONTRE WU TANG, le maître du clan Wu Tang se doutait que l'invitation pour disputer une partie d'échec était un piège, mais comme il le dit lui-même, sa vanité a été la plus forte. Au début de LA MANTE RELIGIEUSE, David Chiang tue sans sourciller deux adversaires, un mongol et un moine (Liu Chia-Hui, il aurait dû se méfier), juste histoire de prouver ses capacités à l'empereur des Mandchous.

On pourait ainsi multiplier les exemples, mais l'évidence s'impose : les héros de Liu Chia-Liang sont mauvais, égoïstes, imbus d'eux-mêmes. Et si le film est souvent l'histoire de leur rachat, ils en paient très chèrement le prix, fonçant parfois tête baissée dans les pièges tendus par leurs adversaires, à l'image du chef rebelle (Lau Kar-Wing), qui, au début de LA 36EME CHAMBRE DE SHAOLIN, attaque un convoi leurre destiné à le faire se découvrir.
 

Liu leur oppose de plus des méchants bien dans la tradition, ignobles et cruels, mais également supérieurement intelligents, qui savent mettre à profit les plus petites faiblesses de leurs opposants. Dans MAD MONKEY KUNG FU, Lo Lieh fait ainsi boire sciemment le pauvre Liu, jouant sur sa vanité en arguant que son kung fu n'est pas terrible, pour ensuite lui faire croire qu'il a violé sa femme sous l'emprise de l'alcool, puis exige en compensation de pouvoir faire de sa soeur sa concubine. Un script un peu tiré par les cheveux, certes, mais qui symbolise bien de quoi sont capables ces esprits retors pour arriver à leurs fins.
   
De plus, de la même façon que les héros nous apparaissent parfois sous leur plus mauvais jour, les méchants se révèlent souvent, au premier abord, tout à fait charmants. Ainsi Lo Lieh, toujours dans MAD MONKEY, nous apparaît d'abord comme un simple amateur d'art, en l'occurrence ici de l'opéra de Pékin, même si l'on n'est pas sûr qu'il l'apprécie autrement que pour la délicieuse Hui Ying-Hung (et on le comprend). Car à l'instar de John Woo avec qui il partage nombre de thèmes communs, il n'oublie jamais qu'il peint des êtres humains et n'hésite pas à doter ses méchants d'une certaine noblesse d'âme, jouant parfois avec les clichés attendus par le public. Ainsi la scène finale du combat des maître en a surpris plus d'un avec le méchant qui, dans la dernière scène, se rendant soudain compte de sa félonie passée, tente tout à coup de se mutiler, Liu Chia-Hui l'en empêchant in extremis dans le plan final. Liu :
"Jusque-là, les films se terminaient toujours par un énorme massacre. Moi, j'ai dit : je ne ferai pas ça. A mon avis, il n'est pas nécessaire d'abattre le vilain pour que le spectateur soit content. Une canaille accomplie qui retrouve le droit chemin et se repent peut être tout aussi satisfaisant".
On peut mentionner ici le curieux prologue des ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN, dans lequel le méchant Hesuo, qui vient de pendre un homme contre l'avis impérial, tue froidement le messager venu trop tard pour l'en empêcher. Hesuo nous apparaît donc d'emblée comme un tueur sanguinaire, bien loin de la complexité de ses méchants habituels. Ce serait oublier, un peu plus tard dans le film, sa joie presque enfantine devant la parade monstrueuse qu'il s'offre pour son anniversaire. Pourquoi Liu Chia Liang vend-t-il donc tout de suite la mèche sur la folie du personnage, qu'il aurait pu ne dévoiler que plus tard, à partir de l'attentat précisément ? Ce prologue, totalement inutile du point de vue dramatique, est en fait plutôt "diplomatique". Le film est produit et tourné en Chine, et, pour une raison inconnue, le méchant est un haut dignitaire de l'Etat, voire un membre de la famille impériale, d'où la nécessité de le montrer au plus vite comme la brebis galeuse de la famille (la façon dont il empêche ses hommes de s'agenouiller devant l'édit impérial), quitte à ce que cela se fasse (un peu) au détriment de la progression dramatique.
 
Ce film est donc l'exception qui confirme une règle bien établie chez Liu Chia-Liang, à savoir que "bons" et "mauvais" ne sont pas si éloignés, une idée audacieuse et pas si répandue dans ces films calibrés pour plaire au plus grand nombre, qu'il exprime visuellement à l'aide de ce qu'il connaît le mieux, les arts martiaux évidemment. Ainsi même si on ne les voit que très rarement s'entraîner, on suppose que les méchants ont subi les mêmes années de galère et de privation que les héros avant de parvenir à un tel niveau de maîtrise, d'où des détails troublants quand on observe bien leurs attitudes respectives au cours des affrontements.
Dans LA MANTE RELIGIEUSE, David Chiang attire un adversaire dans une aire de combat trop petite pour lui, compte tenu de l'arme qu'il utilise, un fléau à trois branches. Dans le final des ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN, cette fois c'est le méchant Hesuo qui utilise cette ruse à la fin du film, pour désarmer le maître de bâton. De même dans de nombreux films, on ne peut s'empêcher de remarquer les compliments toujours sincères qu'échangent régulièrement les protagonistes pendant les combats, comme le "jolie technique" mérité que lance Hesuo à Hu Chieng-Chang, qui vient d'envoyer à la flotte dix adversaires d'un coup. Ou encore ce dialogue savoureux tiré du COMBAT DES MAITRES, dont quelqu'un qui n'a pas vu le film serait bien en peine de dire qui prononce la première ou la deuxième réplique :
"Compliments. Ton épée est effilée, et belle de surcroît".
"Ta lance non plus n'est pas vilaine. Tâche de bien t'en servir".
 

Et surtout, dans les deux scène finales de DIRTY HO et MAD MONKEY KUNG FU, on ne peut pas oublier ces regards inquiets du méchant (Lo Lieh dans les deux cas), qui, à un moment donné, s'arrête, surpris par un coup ou une technique, puis reprend le combat comme si de rien n'était. Mais le spectateur, à la différence du héros qui ne s'en est pas forcément rendu compte, a compris que le méchant sait maintenant qu'il peut perdre le combat. Des moments de doute toujours trop tardifs pour lui, mais qui font tout le prix, pour nous, de ces films magnifiques dans lesquels les combats, aussi extraordinaires soient-ils (et ils le sont), ne servent qu'à révéler l'âme des protagonistes. La plus belle illustration de cette idée se trouve dans LA MANTE RELIGIEUSE, quand David Chiang tue son beau-père en lui arrachant les intestins, un plan ouvertement gore même s'il est en ombre chinoise, qui en dit long sur la personnalité du "héros" et sur le dégoût qu'il inspire au metteur en scène. Comme Lo Lieh, David Chiang se rendra compte trop tard de sa folie : plus qu'un anti-héros, il est le véritable et le seul méchant du film, croyant faire le bien alors qu'il commet le mal.
Il ne faut pourtant pas penser que liu Chia-Liang est un misanthrope, car quelque chose quand même différencie pour lui héros et méchants. Ces derniers, limités qu'ils sont par leur nature même de vilains, n'ont aucune chance de parvenir un jour à une maîtrise parfaite des arts martiaux, comme le souligne cette réplique que lance le maître de bâton à Hesuo dans LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN :
"Ta technique est bonne, mais ton esprit confus t'empêche d'en tirer parti".
   
Symboliquement, c'est Liu Chia-Liang acteur, qui aime décidément jouer avec son côté sombre, qui nous en fait une belle démonstration dans LE COMBAT DES MAITRES. Interprétant un bandit recherché par toutes les polices du pays, il a trouvé refuge dans une école d'arts martiaux. A un moment, occupé à regarder pensivement un oiseau dans une cage, il ne semble pas prêter attention au combat qui se déroule dans son dos.
Mais Liu Chia Liang metteur en scène nous suggère déjà (il est au premier plan, occupant une bonne moitié de l'image, à la Welles) qu'il va faire quelque chose, même si la querelle ne le concerne pas. Et effectivement, il se jette tout à coup dans la bagarre, sans raison aucune. Questionné par le maître de l'école (le méchant du film, qui lui non plus n'a pas compris), il répond simplement :

"Je n'ai pas pu m'en empêcher".
Autre conséquence de cet état d'esprit particulier, les méchants chez Liu Chia-Liang n'ont pas de disciples, seulement des membres de leur gang (ou de leur école), des comparses parfois comiques mais toujours dépourvus de la moindre épaisseur psychologique, qui surjouent généralement leur "rôle" de manière caricaturale, l'héritage de la comédie cantonnaise bien sûr, on apprécie ou pas, ça dépend des goûts. De plus, ils trichent de toutes les manières possibles et imaginables lors des affrontements, Liu n'ayant pas son pareil pour inventer toutes sortes d'armes truquées qui sont pour beaucoup dans la fascination qu'ils exercent parfois sur le héros, et bien souvent sur le spectateur. Le plus célèbre est évidemment le nunchaku trafiqué de LA RAGE DU TIGRE, qui permet d'immobiliser les deux épées de l'adversaire et de frapper le coup de plus, celui qui fait la différence.
Mais on retiendra aussi la pièce d'acier que porte Liu au bout de sa chaussure dans LE COMBAT DES MAITRES, histoire de renforcer sa technique de "la ruade effilée", pourtant déjà mortelle, ou, toujours dans ce film, les réglettes en acier utilisées pendant le concours de pétards, ou, dans LES DEMONS DU KARATE, les multiples gadgets utilisés par Yasuaki Kurata (normal, c'est un ninja) lors du sublime combat final, etc...
 

Je finirai en évoquant les plus beaux méchants, selon moi, de l'oeuvre de Liu Chia-Liang. Dans LES DEMONS DU KARATE justement, c'est ce groupe composé de Japonais que le héros va devoir affronter un par un. Rarement on aura vu l'autre camp, l'ennemi ultime, peint avec autant de respect dans un film chinois. Ils auront de plus, à l'issue du film, enseigné quelques leçons de tolérance bien senties au jeune héros trop sûr de lui, lui faisant prendre conscience, avant que peut-être il ne tourne mal, que les valeurs les plus simples (la famille, les amis...) sont souvent très difficiles à conserver si l'on se montre prétentieux et arrogant.
C'est précisément ce que, malgré tout son savoir, n'a pas compris David Chiang dans LA MANTE RELIGIEUSE. Ces soi-disant traîtres à l'envahisseur qu'il infiltre et anéantit sont, comme les Japonais des DEMONS DU KARATE, les seuls héros du film, il suffit pour s'en convaincre de voir comment Liu les décrit. Tout le film se passe dans leur demeure, dont nous visitons au début les différentes ailes. Ils semblent tous s'entendre bien, chacun est spécialisé dans le maniement d'une arme spécifique. Liu les met tous sur le même plan, ici pas de sous-fiffre ridicule pour amuser la galerie. Leur chef, un vénérable grand-père, interprété par un des frères Liu rappelons-le (Lau Kar-Wing), a de plus une disciple, sa petite-fille, à qui il a transmis sa technique de boxe, dite du "corps et de son ombre". Et l'arme dont il se sert, si elle est inhabituelle (une pipe de la longueur d'un avant-bras), ne dissimule aucun dispositif sournois.
   
Voilà, on pourrait encore évoquer le traitement des personnages féminins dans cette oeuvre moins mysogine qu'elle ne le paraît au premier abord, ou encore son influence considérable et méconnue sur le cinéma de Hong Kong d'aujourd'hui (y compris sur celui de Tsui hark, qui ne l'a jamais vraiment officiellement reconnu, préférant honorer le plus "respectable" King Hu), mais ce sera pour la prochaine fois peut-être...
Et en attendant que sortent enfin ses oeuvres les plus inaccessibles qui lui rendront la place qu'il mérite (EXECUTIONNERS FROM SHAOLIN, LEGENDARY WEAPONS OF KUNG FU, THE EIGHT DIAGRAM POLE FIGHTER...), terminons avec cette citation extraite du COMBAT DES MAITRES, qui pourrait résumer sa philosophie :

"Quand il arrive que tu doives abattre un adversaire, pense que c'est seulement son corps que tu as vaincu. Mais si tu sais faire preuve envers lui d'équité, de compréhension, tu sauras gagner son coeur et t'en faire un allié [...] Tu dois te garder d'être arrogant. Toujours. C'est cela, la morale du véritable kung-fu"


FILMOGRAPHIE SELECTIVE

1976 : LE COMBAT DES MAITRE (CHALLENGE OF THE MASTERS)
1978 : LA 36EME CHAMBRE DE SHAOLIN (THE 36TH CHAMBER OF SHAOLIN/MASTER KILLER)
------ : LA MANTE RELIGIEUSE (SHAOLIN MANTIS)
1979 : LES DEMONS DU KARATE/SHAOLIN CONTRE NINJA (HEROES OF THE EAST)
------ : DIRTY HO
1980 : MAD MONKEY KUNG FU
------ : MY YOUNG AUNTIE
1981 : LE TEMPLE DE SHAOLIN (SHAOLIN TEMPLE)
1982 : SHAOLIN CONTRE WU TANG (SHAOLIN AND WU TANG)
1986 : LES ARTS MARTIAUX DE SHAOLIN (MARTIAL ARTS OF SHAOLIN)
1988 : TIGER ON THE BEAT 1, 2
1993 : THE BAREFOOT KID
1994 : DRUNKEN MASTER 2
1995 : DRUNKEN MASTER 3


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