
MEMOIRES DE CHINE
par Charles Tesson
C’est à Turin, en février 1982, que s’est déroulée, à l’initiative courageuse et habile de Marco Müller,
la première grande rétrospective du cinéma chinois, forte d’environ 150 films. Pendant plusieurs jours,
au sous-sol d’une salle de conférences d’une banque turinoise, on a pu découvrir, en compagnie d’une poignée
d’amis (Louella Interim pour Libération, Serge Daney, Bernard Eisenschitz), des pans inconnus de l’histoire
complexe et sinueuse de cette cinématographie, répartie entre Shanghaï (années 20 et 30) puis Pékin (années
50 et 60). Il y a eu une période où les cinéastes chinois ont d’abord vu et aimé le cinéma hollywoodien (même
chose pour le cinéma japonais de l’époque) puis, dans les années 50, le grand cinéma russe (leur référence
obligée, source d’une belle inspiration), avant de basculer (années 60) dans un improbable cinéma en Technicolor
qui doit tout à la Chine, idéologiquement, plastiquement et culturellement. Trois ans après l’aventure turinoise,
Beaubourg emboîtait le pas, reprenant certains titres, en ajoutant d’autres (les films indispensables de Zhu
Shilin, Li Pingqian et Fei Mu).
La rétrospective de la Cinémathèque française a l’immense mérite de trouver un bel équilibre entre les classiques,
pour ceux qui connaissent mal l’histoire du cinéma chinois, et les raretés et les inédits. Aux premiers, pour ce
qui est de la période des années 50 et 60, on recommandera les films de Xie Jin, ainsi que La Fille aux cheveux
blancs (1951) de Shi Hua, célébré en son temps par Georges Sadoul dans les colonnes des Cahiers du cinéma. Pour
la période des années 30, outre La Divine et Le Chant des pêcheurs, on privilégiera l’indispensable Carrefour
(1937) de Shen Xiling, et le bouleversant Tao li jie (Les Malheurs de la jeunesse, 1934) de Ying Yunwei. Au
rayon des curiosités, on ira voir l’adaptation du Fantôme de l’opéra (Le Chant de minuit, 1937, déjà filmculte
de l’expédition de Turin) et surtout l’un des premiers films de Zhang Sichuan (Romance d’un marchand ambulant,
1922), le fondateur de la Mingxing, par qui le cinéma d’arts martiaux chinois est né. À voir aussi, le légendaire
Histoire de la cour secrète des Qing (1948) du grand Zhu Shilin, dont Daney avait parlé dans son « Journal de
Hong Kong ». Le point fort de la rétrospective de la Cinémathèque est l’hommage à Sun Yu, le premier de cette
importance. À Turin, on avait vu La Route (très pré-Mao chantant) et l’amusant La Reine du sport (très Hollywood
(1970) Busby Berkeley). Puis à Beaubourg, Du sang sur le volcan et Le Petit Jouet. Là, en 11 films, on en saura
davantage. L’événement qui offre à cette rétrospective sa vraie originalité est l’intégration, en plus de l’axe
Shanghaï-Pekin, du cinéma de Hong Kong, qui permet de restituer pour la première fois tous les flux complexes qui
ont nourri en profondeur le cinéma chinois. Désormais, même si l’édition 1983 du festival de Pesaro a levé un
précieux coin de voile sur le superbe mélo cantonais des années 50 (Zhu Shilin, Li Tie, Qin jian), on va entrevoir
la vraie richesse du cinéma de Hong Kong, aux débuts du kung-fu (le premier volet de la saga Huang Fei-Hung, qui
date de 1949, présenté ici) et sans lui (l’essentiel de la production des années 50).
Soit l’occasion unique, pour ceux qui ont aimé aussi bien In the Mood for Love de Wong Kar waï que la série des
Il était une fois en Chine de Tsui Hark, de remonter à la véritable source d’inspiration qui a donné naissance
à ces films. En attendant la suite, en attendant de pleurer aux grands mélos cantonais et avec l’espoir de saisir
un jour les fils complexes du cinéma d’arts martiaux de Hong Kong avant les riches heures des studios Shaw. Mais
la meilleure chose à faire, afin que le mot Asie ne rime plus avec amnésie, est de se rendre à Chaillot.