
Sun Yu, La Persistance de l'image
par Elisabeth Cazer-Sun
Si l’on voit en suite rapide plusieurs œuvres d’un même réalisateur, certaines de leurs images nous
reviennent comme un leitmotiv et prennent une valeur emblématique. Ainsi, celles des films de SUN Yu,
que je découvris en 1985 lors de la rétrospective de cinéma chinois du Centre Pompidou. J’y avais déjà
vu plusieurs chefs-d’œuvre, mais dès le début de La Reine du sport, mon premier film de SUN Yu,
j’entrais dans l’image sur les talons de l’exubérante LI Lili : comme par
magie j’étais passée de l’autre côté du miroir, en phase avec les personnages dont j’étais soudain
la complice.
Même magie dans les autres films de SUN Yu que je regardais avec une
fascination croissante : des acteurs éblouissants de naturel, une jouissance des corps et de la
jeunesse, un ton étonnamment moderne, un montage fluide et imaginatif, un humour fantasque et jamais
appuyé. Des images dont la poésie et la puissance évocatrice persistaient dans mon esprit comme la
saveur d’un bon thé de Chine persiste longtemps sur la langue.
Images-emblèmes : LI Lili, actrice fétiche de SUN Yu,
quand elle fait son apparition dans La Reine du Sport, balayant, en un même plan-tornade, l’escalier
Art Déco de sa maison, la bienséance guindée de sa famille bourgeoise, et les espoirs de son bellâtre
de prétendant. LI Lili, toujours dans le même film, passant ses bas avec
délectation avant de sortir pour une fête (ce plan appelle pour moi un autre plan, celui où
Leslie Cheung, dans Nos Années sauvages de WONG Kar-wai,
se mire complaisamment dans une glace avec une ondulation des hanches). LI Lili
au début de L’Aube, étendue dans la barque conduite par son ami, et glissant au fil de l’eau
d’un étang couvert de lotus ondulant sous le vent : scène à la fois réaliste, et d’une sensualité
onirique et paradisiaque. Beauté des jeunes acteurs JIN Yan, ZHENG Junli,
et LUO Peng dans La Route … et leurs derrières nus, lors d’une
scène de baignade où ils sont surpris par les filles.
Plus jamais dans le cinéma chinois on ne filmera la jeunesse et les corps avec ce bonheur, et plus
jamais la femme n’y sera aussi libre et spontanée – quelques films de Hong Kong mis à part. Dans ses
portraits de femmes, SUN Yu transcende l’archétype traditionnel de la
femme chinoise destinée à souffrir et à se sacrifier, la femme-victime telle qu’on la retrouve jusque
dans les films chinois récents, pour nous en donner une vision très moderne. Vision qui reflète son
espoir – et celui l’intelligentsia de l’époque - de voir s’édifier une Chine libre et forte, débarrassée
du féodalisme et du colonialisme.
La clé de cette modernité réside dans la personnalité de SUN Yu, féru de
littérature chinoise classique, patriote sans chauvinisme, et curieux de l’Occident sans adulation. Il fut
certes influencé par son séjour sur les campus américains. Il y vit beaucoup de films - et en vit autant
à Shanghai, où sortaient jusqu’en 1949, en sus de la production chinoise, tous les succès du cinéma occidental.
Cependant, son art de la métaphore et de l’allusion, par le montage et la juxtaposition d’images parallèles
ou antithétiques, participe de la poétique chinoise, et son humanisme vient en droite ligne de la
tradition confucéenne. Car Confucius a foi en l’homme, toujours perfectible, et dans la société humaine.
L’humanisme de SUN Yu – un humanisme sans naïveté ni fatalisme – donne à
ses œuvres un ton optimiste, même dans la tragédie : les héros meurent dans La Route et dans L’Aube,
RUAN Lingyu sombre dans la folie dans Le Petit jouet - mais c’est
debout, et en pleine lutte, qu’ils sont frappés.
Un humanisme qui va cependant valoir à SUN Yu et son film La Vie de WU Xun
l’honneur insigne d’être le réalisateur et l’œuvre les plus vilipendés de l’histoire du cinéma chinois.
Depuis la campagne de critiques qui se déchaîna contre lui en 1951, et bien qu’officiellement réhabilité
en 1985, le film reste cependant invisible en Chine. Il fut montré publiquement, en 1989, pour deux
projections, à l’Arts Center de Hong Kong, avant de disparaître de nouveau dans les oubliettes, d’où
il ressort aujourd’hui – et c’est un événement – pour prendre part à cette rétrospective.
La Vie de WU Xun relate l’histoire véridique de WU Xun, un mendiant de la fin du XIXe siècle qui
ouvrit des écoles gratuites pour les enfants pauvres de la province du Shandong avec les aumônes
péniblement récoltées toute sa vie. Le tournage du film commencé en 1948, et interrompu quelques
mois plus tard pour cause de faillite du producteur, reprit en 1949 pour s’achever en 1950. Dans le rôle
de WU Xun, le grand acteur ZHAO Dan – originaire lui aussi du Shandong,
comme son modèle. Dès le milieu du tournage, SUN Yu rencontra des difficultés :
fin 1949, on lui demanda de rendre le scénario plus tragique, de l’allonger pour en tirer deux parties,
puis d’en modifier la fin pour qu’elle soit plus exemplaire – le contraignant à ajouter l’intermède
de l’institutrice qui fait la leçon aux écoliers de la Chine Nouvelle.
Le film n’avait rien, à priori, de « politiquement incorrect ». Rien, si ce n’est qu’au même moment,
le président Mao, qui voulait lancer une reprise en main des intellectuels, décida de faire de
La Vie de WU Xun le coup d’envoi de ce mouvement. Malgré l’accueil triomphal du public, se
déclencha contre le film, début 1951, une violente campagne de critique reprochant entre autre à WU Xun
« de ne pas toucher un poil des bases économiques du féodalisme », de « propager avec fanatisme la
culture féodale, courbant l’échine jusqu’à terre devant le pouvoir féodal réactionnaire », de « salir
la nation chinoise » etc. Cette campagne extrêmement virulente, et qui dura plus d’un an, brisa la
carrière de SUN Yu. Quand je le rencontrai en 1985, il n’avait cependant
toujours pas perdu l’espoir de faire sortir son film de l’abîme, ce film qui, de même que les parents
se prennent d’un amour particulier pour un enfant difficile, SUN Yu
considérait comme son chef-d’œuvre. Dans son autobiographie, parue en Chine en 1987, il affirme, à
propos de La Vie de WU Xun, que « les décisions en matière de création artistique doivent
revenir aux seuls artistes ».
Mais trêve de paroles. Comme le dit si bien un proverbe chinois, « Voir une seule fois vaut mieux
qu’entendre dire cent fois ». Allons voir ou revoir les films de SUN Yu
et que leurs images parlent pour elles.