
L'économie chinoise s'effondra complètement lorsqu'en juillet 1946, éclata la guerre civile entre
Nationalistes et Communistes. D'innombrables entrepreneurs et cinéastes basés à Shanghai, s'enfuirent
vers le Sud du pays, durant une troisième vague d'émigration de 1946 à 1949.
Parmi eux, se trouvait Zhang Shankun, " le roi du cinéma chinois " qui, travaillait
depuis 1934 et était resté à Shanghai pendant l'occupation japonaise (1937-45). En 1947, Zhang fonda Yung Hwa
Motion Picture Industry Ltd. à Hong Kong avec Li Zuyong, autre magnat de
Shanghai. Yung Hwa devint rapidement le studio le plus important depuis Great China, fondé un
an plus tôt par des entrepreneurs de Chungking, Shanghai et Hong Kong. Après avoir produit quarante trois films
dont Madame X (Mou Furen, 1947, réal He Feiguang), Where is My
Darling (Yuren Hechu, 1947, réal. Zhu Shilin) et Song of a
Songstress (Genu Zhige, 1948, réal. Fang Peilin), Great China ferma
ses portes en 1949.
Après avoir recruté de nombreux réalisateurs, scénaristes et acteurs de Shanghai, Zhang se consacra, au cours
de l'été 1947, à la préparation du tournage de L'Ame de Chine (Guohun; réal. Bu Wancang)
et à la mise en place du film suivant, Histoire secrète de la cour de Qing (Qinggong Mishi; réal.
Zhu Shilin). Ces deux grosses productions rendirent les studios Yung Hwa
immédiatement célèbres dès leur sortie à Hong Kong, en Chine ; elles furent aussi distribuées au Japon et en
France mais plus modestement.
Mais, au même moment, Zhang décida de quitter Yung Hwa pour monter, en 1949, sa maison de production
Great Wall Pictures Corporation, avec Yuen Yan-an et le soutien financier
d'un magnat du transport maritime de Shanghai. Zhang engagea des artistes connus de Shanghai. Parmi les réalisateurs :
Yue Feng, Li Pingqian, Ma-xu Weibang ; parmi les acteurs : Yan Jun, Han Fei
; parmi les actrices : Zhou Xuan, Bai Guang, Wang Danfeng, Li Lihua, etc. Yung Hwa
continua à travailler avec Li dont les grandes productions coûtaient toujours plus cher et rapportaient de
moins en moins. La société ferma ses portes en 1956, après avoir produit plus de vingt-quatre films.
La première du premier film produit, Le Cœur des femmes fatales (Dongfu Xin; réal. Yue Feng),
eut lieu, en juillet 1949, au cours d'une soirée mondaine au King's Theatre, à laquelle assista le gouverneur
de Hong Kong, Alexander Grantham. Le Crime de Haitang Hong (Xieran Haitang Hong) (1949), Héroine des
Années 20 (Yidai Yaoji) (1949), L'Amère histoire d'une servante (Qionglou Hen, 1949), The Insulted and Injured
(Haomen Niezhai, 1950) et La Ruelle aux fleurs (Huajie, 1950) suivirent bientôt. Hong Kong allait
devenir le nouveau centre du cinéma mandarin.
Mais les réalisateurs se remettaient difficilement de leur exil de Shanghai. Ils trouvaient leurs films
supérieurs aux films cantonais. Certains, fiers de leur héritage chinois et de leur progressisme, poussaient
leurs homologues de Hong Kong à prendre part à l'Histoire en se préparant à l'avènement d'une nouvelle Chine.
Des films tels que The Dividing Wall (Yiban Zhige, 1952), L'Histoire vraie de AH Q (Ya Q Zhengzhuan,
1958) reflétaient ce courant. D'autres estimaient que leurs films étaient plus divertissants que les films
cantonais parce qu'ils travaillaient avec de meilleurs acteurs, avaient de plus gros budgets et surtout qu'ils
s'investissaient davantage dans la réalisation, ce qui était peut-être vrai à l'époque. Leur optique réussit
peut-être à séduire l'élite de Hong Kong mais les films traditionnels cantonais continuèrent à dominer le
cinéma à Hong Kong pendant toutes les années 50. Le public préférait les opéras cantonais, les mélodrames,
les contes, légendes et les films d'arts martiaux aux films intellectuels mandarins, plus sérieux.
Au milieu des années 50, s'ouvrirent deux grands studios SB (Shaw Brothers) et MP & GI
(Motion Picture & General Investment Co. Ltd). Les réalisateurs du continent qui avaient émigré à
Hong Kong à la fin des années 40 trouvèrent peu à peu leur place et s'intégrèrent dans l'industrie cinématographique
locale. Certains furent embauchés par SB et MP & GI, tandis que d'autres ouvraient des sociétés
de production indépendantes comme, par exemple, Zhang dirigé par Hsin Hwa,
Tei Shan dirigé par Bu Wancang Shan, Asia dirigé par Zhang Guoxing.
Après la prise de pouvoir des Communistes en 1949, la Chine ferma ses portes au cinéma de Hong Kong et ces
sociétés durent trouver de nouveaux marchés à Taiwan. Les réalisateurs devaient couper tout lien avec les
sociétés de production de gauche qui continuaient à promouvoir les intérêts et les idéaux de la République
populaire de Chine.
Parmi les principales sociétés de gauche se trouvaient Great Wall qui avait entre temps été restructurée
(dirigée par Yuen Yan-an et Li Pingqian) et sa
société-soeur, Feng Huang (dirigée par Zhu Shilin). Pour rivaliser avec SB,
MP et GI tout en étant surveillés de près par le gouvernement de Hong Kong, les directeurs de ces maisons
de production durent modifier leur stratégie de production et rendre leurs films plus divertissants, tout
en continuant d'exalter l'esprit national et la conscience de classe. Ils avaient même leur propre star system,
qui donna naissance à une nouvelle génération d'acteurs : Hsia Moon,
Shi Hui, Chen Sisi, Fu Qi et
quelques autres. Leurs productions étaient aussi populaires que celles de SB, MP & GI à Hong Kong,
Singapour et Malacca dans les années cinquante.
MP & GI continua à produire de 1955 à 1971. Les sept premières années furent caractérisées par une
production régulière de mélodrames familiaux ou romantiques, de comédies et de comédies musicales glorifiant
la jeunesse et clairement influencées dans leur structure et leur style par Hollywood. Mais les films demeuraient
conformes aux traditions chinoises dès qu'ils abordaient les valeurs familiales. Ils offraient au peuple
tourmenté par les difficultés de l'après-guerre une échappatoire émotionnelle, un style de vie enviable et
au public plus jeune des divertissements à la mode. Des films comme The Mambo Girl (Manbo Nulang, 1957),
The Romance of Jade Hall (Xuangong Yanshi, 1957, en cantonais), Spring Song (Qingchun Ern¸, 1959),
Wild, Wild Rose (Ye Meigui Zhilian, 1960) étaient plus romantiques que réalistes, mais abordaient
néanmoins des préoccupations locales.
En 1957, Run Run Shaw quitta Singapour pour s'installer à Hong Kong afin de
reprendre l'ancien studio crée par Runde Shaw. Run Run construit un nouveau
studio inspiré par Hollywood et produisit des épopées spectaculaires comme Yang Kwei Fei (Yang Guifei,
1962), Empress Wu (Wu Zetian, 1963) et des films en costumes, entrecoupés de chansons, comme La Belle
et l'Empereur (Jiangshan Meiren, 1958) qui établirent bientôt la réputation de la société. En 1963,
The Love Eterne (Liang Shanpo Yu Zhu Yingtai) lança la mode des films d'opéra qui prirent d'assaut
l'Asie du sud-est. Pendant ce temps, Shaw explora aussi d'autres genres comme la comédie musicale, les drames
familiaux et les films d'amour comme The Enchanting Shadows de Li Hangxiang
(Qiann¸ Youhun, 1959), les films d'action, comme Sons of the Good Earth de King Hu
(Dadi Ern¸, 1964). Pour s'imposer en tant que chef de file du cinéma de Hong Kong, SB recruta des
talents à Taiwan, en Corée et au Japon ainsi que parmi ses concurrents locaux. Dans les années 60,
Great Wall / Feng Huang continuait à suivre la voie populaire en tournant des comédies légères comme
Three Charming Smiles (San Xiao, 1964), des films d'opéra comme My Darling Princess (Jin zhi Yuye,
1964) et des satires sociales telles que La Maison des 72 locataires (Qishier Jia Fangke, 1963, produit
par une société cantonaise et la Chine). Compétitivité oblige, la nécessité d'attirer la foule était devenue
plus importante que l'obligation d'endoctriner. Le nationalisme s'inclinait, ainsi, devant la localisation,
et le didactisme disparaissait au profit de films " légers et sains ".
Dès 1966-67, SB réussit à lancer un nouveau genre de film d'arts martiaux, annoncé par Come Drink with Me
de King Hu (Da Zuixia, 1966) et One Armed-Swordsman de Chang Cheh
(Du Bidou, 1967). Ce genre de film constitua le courant dominant du cinéma de Hong Kong au cours des dix
années suivantes durant lesquelles SB vainquit peu à peu ses rivaux, contrôla le marché, et en prit la plus
grande part.
A l'époque, le cinéma de Hong Kong se remettait peu à peu de son exil douloureux de Shanghai pour trouver sa propre identité.