Des jeunes lycéennes s’assurent un revenu en vendant leurs petites culottes ou en tournant dans des pinku.
L’attrait de l’argent facile les pousse peu à peu vers la prostitution.
La fascination sexuelle qu’exercent les très jeunes femmes sur les hommes plus âgés n’est pas exclusive
au Japon, mais le particularisme qui fait que ce phénomène est connu sous des couleurs différentes dans
ce pays tient au fait que les jeunes japonaises sont conscientes de leur pouvoir sexuel. Certaines d’entre
elles ont appris à en profiter, à jouer avec. Le souci majeur (et souligné dans le film) étant que ces
jeunes femmes, parce qu’elles sont conscientes de l’attraction qu’elles exercent sur certains mâles,
parce que certaines d’entre elles parviennent à en tirer un profit, passent du statut de victimes à celui
de coupables. La société japonaise, qui a enfanté un tel dérapage, ne semble pas vouloir vraiment reconnaître
sa “progéniture”, et ferme parfois les yeux, rejetant les maux sur les filles elles mêmes (voir de quelle
manière un flic minimise les faits et couvre l’affaire après le passage à tabac d’une écolière par un salary
man). La situation au Japon semble néanmoins évoluer, poursuites et enquêtes étant de plus en plus régulièrement
diligentées par les autorités compétentes.
Cette « adolescentophilie » ne concerne pas que le Japon, il suffit de voir les tenues des chanteuses pop
aux Etats-Unis ou encore chez nous en France pour s’en persuader, mais il est vrai que cette manifestation
connaît une ampleur assez incroyable au Pays du Soleil Levant : c’est en effet un phénomène culturel avant
même d’être commercial. La femme est devenue, au Japon, l’icône même de la mutation sociale, et c’est là le
fruit d’une très lente maturation qui s’est accélérée dans les années 80 avec l’explosion du phénomène kawaii
(mignon). Les femmes de trente ans s’habillent comme celles de quinze ans, adoptent le langage kawaii et
s’affublent de tout un tas d’ustensiles dans les tons rose bonbon si possible. Le kawaii dépasse donc le strict
cadre de la mode pour devenir un véritable art de vivre. Ce phénomène est loin d’être dénué de justifications,
puisqu’à travers lui les jeunes femmes ont cherché à renverser les codes culturels pré-établis : on les considère
immatures, et bien elles vont démontrer qu’elles sont capables, à leur tour, d’user de leur pouvoir (essentiellement
sexuel) pour manipuler celui qui les cantonne souvent dans un rôle secondaire : l’homme. Les lolitas nippones jouent
donc de leur corps comme d’un outil de provocation, et lorsque les politiques et sociologues de tous bords ont
tenté de comprendre (et souvent de condamner) ce mouvement, les jeunes filles ont répondu de manière directe en
ridiculisant ces têtes bien pensantes, c'est-à-dire en poussant encore plus à l’extrême la carte du kawaii.
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Le mouvement kawaii connaît de nombreux sous mouvements et cultures parallèles : les ganguro-gyaru (femmes
au visage noir), les bihakukei (belles et blanches), et bien entendu les petites écolières. La femme devient
un véritable détonateur de la vie sociale japonaise, elle n’est plus cantonnée au rang de ménagère apprivoisée
ou de joli bibelot d’appartement : elle a un pouvoir, et elle s’en sert. En face d’elle, l’homme cultive des
phantasmes de domination (bondage, jeune fille entièrement soumise) en réaction à sa perte d’autorité. Bien
entendu tout n’est pas rose, et les jeunes filles sont parfois récupérées par des organisations pas toujours
très propres, les étudiantes qui s’adonnent occasionnellement à l’enjo kôsai (« rendez-vous récompensé »)
pouvant ainsi tomber entre les griffes d’organisations qui travaillent pour des réseaux « professionnels » ou
encore avec des studios pornographiques. On ne peut néanmoins nier la portée et les enjeux de ce mouvement pris
dans son ensemble, de ces filles qui prennent les commandes d’une société patriarcale qui s’essouffle quelque
peu en poussant un cri d’alarme. Un cri si puissant que la féminisation et l’infantilisation des esprits est
en marche, les jeunes garçons japonais étant touchés de plein fouet à leur tour par le phénomène, tandis que
le reste de l’Asie connaît quasiment le même sort.
Il est difficile pour nous de porter un jugement arrêté sur un tel état de fait. Le Japon est un pays qui n’a
pas grand chose à voir avec l’Europe, d’un point de vue social, culturel et religieux : les japonais connaissent
des peurs, interdits et tabous différents des nôtres, aussi il me semblait indispensable et particulièrement
pertinent d’avoir le point de vue d’un japonais sur ce problème. Le film est donc suffisamment intéressant
pour retenir l’attention du spectateur deux heures durant. Néanmoins,
Bounce Ko Gals reste assez inégal, en
raison notamment de quelques portraits brossés de manière caricaturale : j’ai eu l’impression que le réalisateur,
Harada Masato, n’était resté qu’à la surface de son sujet. De rares personnages
parviennent heureusement à tirer leur épingle du jeu (Jonko et Oshima pour l’essentiel).
Si vous souhaitez approfondir le sujet, en particulier à propos du phénomène kawaii et des écolières japonaises,
je vous recommande le livre
Poupées, Robots : La Culture Pop Japonaise (de
Alessandro Gomarasca,
aux Editions Autrement) dont j’ai repris plusieurs idées dans mon commentaire, idées qui me paraissaient essentielles
pour le spectateur qui pensait peut-être avoir fait le tour de la question avec le film de
Harada.
Pour conclure je citerai l’écrivain
Murakami Ryû : « Excentriques jusqu’à l’outrance, les
jeunes Japonaises des quartiers branchés de la capitale font de leur corps une provocation. Pour se donner l’illusion
d’être aimées. »