
Ce film a la densité d'un roman, tout en s'inspirant d'un histoire vraie, ou tout du moins plausible, qui lui confère un réalisme incroyable. Je pense qu'il est destiné à devenir un classique. En vingt ans de carrière, c'est la première fois que je tourne un film où toutes mes scènes s'enchaînent de façon aussi rigoureuse. Je serais d'ailleurs incapable d'isoler la moindre scène pour juger du travail de mes partenaires.
Le film doit être vu dans sa continuité si l'on veut comprendre notre style de jeu et les relations des personnages. Car chacun ici tire sa force de celui qui se tient derrière lui et le soutient : Ming s'appuie sur le personnage de Sammi Cheng, Yan sur celui de Kelly Chen, mais il est également hanté par le souvenir d'Elva Hsiao, la femme qui lui a fait perdre foi en l'amour. L'histoire ne serait pas aussi forte sans tous ces personnages , et les relations entre Tony Leung, Anthony Wong, Eric Tsiang et moi méritent le détour.
- Décrivez-nous votre personnage.
Ming est un homme terriblement complexe. Sam (Eric Tsiang) l'a formé très jeune pour infiltrer la police. Après avoir cru qu'il gravirait les échelons de la triade, il est tenté de rentrer dans le droit chemin. Mais n'a-t-il pas déjà franchi le point de non-retour?
- Quel jugement portez-vous sur lui ?
Je pense qu'il a fait un mauvais choix dès le départ, et qu'il doit en assumer les tensions résultantes et les conséquences.
- Comment définissez-vous le "bien" et le "mal" ?
Pour moi, c'est le cœur qui trace la frontière entre l'un et l'autre. Si une personne a commis hier une faute, et qu’elle décide aujourd'hui de s'amender, j'espère qu'on lui en laissera la chance. Mais qui nous garantit qu'elle la saisira? Dans la vie courante, je n'accepte aucun compromis, : le bien est le bien, le mal est le mal, et je ne vois entre eux aucune "zone grise". Mais, au cinéma, je suis plus tolérant. C'est pourquoi je puis accepter un homme comme Ming. Comment pourrais-je l'interpréter si je ne croyais pas en lui?
- Comment Ming apprend-il à se protéger lui-même ?
Il se considère comme un homme ordinaire qui a, comme vous et moi, quelques secrets. Conscient que l'honnêteté n'est pas toujours payante, que tout le monde n'a pas le même degré de tolérance, il décide de dissimuler ses secrets aussi longtemps que possible, mais ceux-ci finiront par éclater au grand jour.
- Quel effet cela fait-il d'interpréter une taupe ?
Au départ, je me croyais destiné à jouer le rôle de Tony Leung parce que je ressemble plus à un membre des triades! Mais on a voulu que je joue Ming. Le scénariste m'a expliqué que j'aurais à faire un effort de composition pour interpréter ce personnage qui est très différent de moi. Andrew Lau m'a alors demandé de le traiter de façon réaliste; Le scénariste est revenu à la charge, en me demandais pourquoi j'avais l'air de ne pas jouer! Mais le rôle était déjà si fort sur le papier que je ne pouvais l'interpréter à ma façon habituelle sans "charger la barque". J'ai opté pour un style contemplatif, très relax, soutenu en cela par les deux réalisateurs qui m'ont inspiré toute la confiance nécessaire.
Le scénariste m'a demandé si je ne trouvais pas mon personnage moins achevé que celui de Tony Leung. Les réalisateurs m'ont alors dit : "Si nous avions souhaité que tu joues comme Tony, nous aurions engagé deux Tony!" A compter de là, j'ai seulement discuté avec eux quand j'avais l'impression que quelque chose clochait.
Le scénariste a vu que je tentais quelque chose de nouveau et s'est inquiété des réactions da la critique. J'ai répondu que je m'en fichais, que les critiques ont leur propre perspective, et qu'il me suffisait d'avoir l'approbation des scénaristes – après tout, ce sont eux qui créent ces personnages.
- Quel effet cela vous fait-il de jouer avec trois acteurs qui collectionnent les prix d'interprétation ?
Je réagis différemment à chaque partenaire, mais aucun d'eux ne m'a donné le tract. J'ai simplement l'impression de passer un examen avec des étudiants de très haut niveau : l'expérience serait profitable même si j'obtenais les plus mauvaises notes! J'espère seulement qu'à nous quatre, nous avons rendu le film plus vivant.
- Quel sentiment avez-vous éprouvé à travailler à nouveau avec Tony Leung ?
J'ai l'impression que nous avons tous deux mûri. Je le connais depuis près de vingt ans et je me sens rajeunir à chacune de nos rencontres. J'ai le sentiment de revivre nos débuts à la télévision. Nous communiquons toujours aussi bien. Je dirais que notre collaboration frôle la perfection.
- Pensez-vous que le film, malgré un thème assez "adulte" plaise au public ado ?
Tout le monde semble considérer que la comédie est le seul genre qui convienne aux ados. Je pense, pour ma part, qu'INFERNAL AFFAIRS s'adresse tout spécialement à eux, car il leur parle de la vie qui les attend et de la façon dont il convient de l'aborder. Il y a dix ans, HARD-BOILED et A BETTER TOMORROW de John Woo avaient attiré de nombreux adolescents. Lorsque vous voyez INFERNAL AFFAIRS, vous comprenez que le genre a gardé toute sa vigueur. Quant au public féminin, je pense qu'il y trouvera encore plus son compte que les hommes, qui seront probablement moins sensibles à sa dimension sentimentale et affective.