Leslie Cheung, chanteur et acteur depuis les années 70, aura tourné avec les plus grands réalisateurs dans beaucoup de films qui firent l’age d’or du cinéma de Hong Kong : A Better Tomorrow de John Woo, A Chinese Ghost Story de Tsui Hark et Ching Siu-tung, Rouge de Stanley Kwan, The Bride With White Hair de Ronny Yu, Days of Being Wild, Ashes of Time et Happy Together de Wong Kar Wai. Il reçu la reconnaissance internationale grâce à la Palme d'Or du festival de Cannes pour son rôle dans Adieu Ma Concubine.
Comme chanteur, il eut également une carrière exemplaire et fût une icône de la chanson, de son premier concours de chant avec American Pie en 1976 à son dernier album de 2001 : Forever Leslie.

Leslie Cheung a eu 46 ans le 12 septembre dernier, et restera a cet âge pour toujours, il ne vieillira plus. Mais il a choisi une méthode extrême pour mettre un terme aux rides et aux caprices d'un public inconstant. Mardi 1er avril 2003, il a traversé le hall du Mandarin Oriental Hotel, il a pris une chambre au 24ème étage, il est sorti sur la terrasse qui donne une vue sur le Port de Hong-Kong et il a sauté. Il a atterri devant l'hôtel sur le trottoir et a été prononcé mort à l'hôpital local à 19h05.


Dans une région déjà affaibli par l'éruption du virus de la pneumonie atypique, la réaction au choc de l’affreux poisson d'avril de Leslie fût rapide et volcanique. Ses fans de Hong-Kong, dont les cris et les larmes étaient visibles et audibles, ont éteint leurs postes de radio et de télé avec chagrin et amour. Le site web www.lesliecheung.com, site officiel de l’acteur, qui a offert aux fans du monde entier un livre d’hommage qu’ils pouvaient signer, a reçu tant de demande qu'il était pratiquement impossible d’y accéder pendant 24 heures. Même Wong Kar-wai et Chen Kaige ont publié leurs messages de condoléances.

Hong Kong est la capitale du monde du divertissement et tout le monde saute sur les dernières informations de la vie privée des chanteur ou acteurs. Vers la fin de l'année dernière les journaux locaux avaient beaucoup spéculé sur le comportement de Leslie Cheung. Les articles disaient qu'il était stressé et dépressif. La cause ? Avait-il rompu avec Daffy Tong, l'avocat a qui il a été « marié » pendant 20 ans ? L’homme à l’éternel visage de jeune premier faisait-il face à une crise de la quarantaine ? Certains articles ont même dit que l’acteur était « hanté » par son dernier rôle suicidaire du récent thriller Inner Senses.

Cette derniere hypothèse ne tient pas la route car Leslie avait déjà joué des hommes amoureux de fantômes dans certains de ses films les plus célèbres (Histoire de Fantômes Chinois 1 et 2, Rouge, The Bride with the White Hair). Ses fans lui avaient même donné le surnom de « Fantôme lover». On pourrait dire que la carrière entière de Leslie était un jeu risqué qu’il a partagé avec son public : faisons semblant que je suis hétéro ; faisons semblant de faire semblant. Il était trop malin et trop cynique pour tomber dans un des complots les plus sentimentaux de ces mélodrame : l'acteur qui est « hanté » par son rôle.


Inner Senses parle d’une jeune femme (Karena Lam) qui voit des morts et Jim (Leslie Cheung) est le psychiâtre à qui elle va demander de l’aide. Les résultats de la thérapie semblent efficaces, la jeune femme est guérie et une relation s’installe entre elle et son docteur, mais c’est au tour de Jim de voir des morts… Le film a son dénouement sur le toit, Jim marche sur le rebord, parcourt le toit et voit une fille morte. "Je sais ce que je dois faire," il lui dit. "Vous voulez que je saute ? Vous voulez que je meure. ». Montant sur le rebord de nouveau, il incline la tête et dit, "je mourrai avec vous."

Dans Inner Senses, le personnage de Leslie ne saute pas. Le fantôme lui pardonne ses péchés et se transforme en Yan. Elle et Jim s’enlacent avec amour sur le toit. Mais quand Leslie a marché sur la terrasse de cette chambre du 24ème étage, aucun fantôme ne l'a rappelé du bord. Aucun amant ne l’a ramené en arrière. Aucun ami n’était là pour crier, "c'est seulement un film, Leslie." La vie n'est pas un film, dure, belle, glorieuse, tragique. La encore la vie de Leslie l’etait.


Cheung Kwok Wing est née le 12 septembre 1956, à Hong Kong, Leslie est le dernier d’une famille de 10 enfants. Son père n’était autre que le tailleur des stars (William Holden, Alfred Hitchcock …). "Mon père était riche. Nous sommes de la province de Canton et à un moment, nous étions les plus grands propriétaires terriens dans la province. Mon grand-père a été tué pendant la Révolution Culturelle parce qu'il a possédé trop de terre."

À 11 ans, Kwok Wing passa des examens mathématiques et oraux pour entrer au collège. "J'ai gagné de nombreux prix pour des lectures de prose et des festivals de musique, mais pas pour les maths. Mon père m'a appelé et m’a demandé si je voulais étudier à l'étranger. J'ai pensé qu'il me libérait. Ma situation était malheureuse à ce point. Je suis donc monté dans l'avion et je suis allé à l'École Norwich [à Norfolk, Angleterre]."


À Norwich, Kwok Wing a dû faire beaucoup de réajustements. "Il y avait des problèmes raciaux et de discrimination. Mais ça m’a permis de voir plus de choses. Je pouvais prendre le train à Londres. Donc, je ne me suis pas senti solitaire. Pendant un moment, tous les week-ends, j'ai pris l'habitude d'aller à « Southend sur mer » voir mes parents ; ils dirigeaient un restaurant là bas, j'étais donc barman. C’est là-bas que j’ai commencé à chanter. J'avais seulement 13 ans, mais je chantais déja en amateur tous les week-end." C’est à ce moment là qu’il choisit son nom anglais et son nom de scène.
"J'aime le film Gone with the Wind. Et j'adore Leslie Howard. Ce nom peut être celui d’une femme ou d'un homme, c'est très unisexe, c’est pour ça que je l’aime. C'est aussi un nom rare à Hong Kong." Il y a 300 Cheung inscrits dans la Base de données des Films de Hong Kong (www.hkmdb.com), mais seulement un Leslie comme ça devrait l’être.

Après un an d’étude de la gestion textile à l'Université de Leeds, il retourne à Hong Kong et gagne la 2e place (avec la chanson American Pie) au Concours de Musique Asiatique de l'ATV. Il fut une star et une idole de la chanson immédiatement et resta en haut de l’affiche pendant un quart le siècle. À la fin des années 70, tout comme maintenant, les chanteurs à succès ont été encouragés à faire des films et c’est comme ça que, à 21 ans, Leslie fait ses débuts en tant qu’acteur dans le film Erotic Dream of the Red Chamber. Il apparut ensuite dans quelques drames de série TV, y compris dans The Wu Lin Family, avec une certaine Maggie Cheung encore adolescente. Mais le petit écran ne comblait pas son desir.


Leslie Cheung a montré son énorme polyvalence, à l'aise dans les films d'auteur (Farewell My Concubine), les polars d'action (A better Tomorrow), les films fantastique (The Bride With White Hair), les romance sombres (Phantom Lover) et les comédies (He's a Woman, She's a Man). Il pouvait jouer des personnages pleins de vie (le chef de The Chinese Feast) ou de sombre psychopathes (le tueur de Double Tap).

À l'intérieur de ces tout ces personnages divers ont retrouvait "Leslie" irréductible, énigmatique : un bel homme dont la sexualité est un cadeau ou une peste à ceux qui tombent sous son charme. Ils l'ont aimé et il les a quittés ; il doit avoir dit, "je ne vous aime pas" plus de fois que n’importe qui au cinéma.

Au-delà de l'attitude, cette star était un acteur. C'était Wong Kar-wai qui a veritablement révélé l’essence de Leslie Cheung sur le grand écran. Days of Being Wild fait de lui une brute qui maltraite les femmes car sa mère l'a abandonné ; pour ce rôle il gagna le Hong Kong Award du meilleur acteur. Dans le drame pas si gai que ça, Happy Together, il apprit à Tony Leung Chiu Wai comment un acteur se prépare.


Le film commence avec une scène ou les des deux personnages principaux font l’amour. "Quand nous avons essayé de tourner la scène d'amour, ça a vraiment choqué Tony", se rappelle Leslie. "Il a refusé de le faire. Pendant deux jours, il était malheureux, étendu sur son lit. Je suis donc allé le voir et je lui ai dis, 'Regarde moi, Tony, j'ai fait tant de scènes de baiser, où je touchais des filles, saisissant des seins, pense-tu que j’ai aimé ça ? Pense que ce n’est qu’un travail, une scène d'amour normale. Je ne vais pas tomber amoureux de toi et je ne veux pas que tu couches avec moi. Tu n'es pas mon type.' Donc, il a consentit à faire la scène."

Même en 2001, Leslie Cheung était soucieux a propos de son avenir. "On m'a demandé de faire une série de TV japonaise avec Norika Fujiwara, mais à mon âge je ne veux pas retourner en arrière et faire des drames de série TV. Je me fiche de savoir la popularité du marché Japonais. Je pourrais obtenir plus d'argent, mais quel est le but ? Je veux jouer des choses qui me touchent."

Je terminerais sur cette phrase du journal Libération :

La classe est une chose qui se fait rare ;
la mort volontaire de Leslie Cheung prive le cinéma de l'une de ses figures les plus altièrement élégantes.


Sources : Time, Hong Kong Sun, The Strait Times
Images : www.lesliecheung.com
Dossier réalisé par : Tavantzis Nicolas (Ryô Saeba)

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