
Ram Gopal Varma - The King of Bombay
Depuis quelques années, un réalisateur s'impose discrètement sur le territoire asiatique dans le film de genre et plus particulièrement le polar noir, le thriller tendu et le film horrifique. Aidé par une boîte de production et d'un collectif énergique, il va lancer une multitude de jeunes talents à la réalisation, alterner la production de films commerciaux avec des films plus exigeants, et il va s'appuyer sur des acteurs parmi les plus brillants du marché. Ces derniers vont s'afficher sans complexe dans des seconds rôles emblématiques. Ce système de production, une fois rodé, se révèlera efficace et prolifique. On pourrait tout de suite penser à Johnnie To. Malgré un renouveau du polar du côté de Hong Kong depuis 2002 avec Infernal Affair et ses rejetons, la nouveauté vient de là où on ne l'attend pas : l'Inde ! Effectivement, ce
pays, à la production filmographique aussi importante qu'injustement catégorisée dans des préjugés tenaces, s'impose
depuis le début du millénaire comme la nouvelle sensation du cinéma de genre. Un nom à retenir :
Ram Gopal Varma. Cinéaste au parcours riche et aventureux, le nouveau King de
Bombay a réussi, en une décennie à peine, à imposer son style tout en se dégageant des codes cinématographiques qui
ont fait la notoriété et le succès du cinéma populaire indien.
Né à Hyderabad dans l'Etat de l'Andhra Pradesh en 1962, Ram Gopal Varma, à l'instar d'un Tatantino en Occident, a construit sa culture cinématographique par l'intermédiaire de son vidéo-club et de sa forte fréquentation des salles de cinéma tout en étant diplômé du Siddharta Engineering College de Vijayawada. Contrairement à une grande partie des faiseurs de films ou autres acteurs renommés de l'industrie cinématographique indienne, Ram Gopal Varma n'a pas bénéficié d'un quelconque piston pour se faire sa place. Au contraire, sa famille se serait bien passée d'une telle passion maladive. Rappelons tout de même que le cinéma est avant tout une affaire de famille en Inde. Ses premiers pas dans l'industrie cinématographique sont difficiles. Ram Gopal Varma
gravite autour des tournages sans réellement parvenir à y faire son trou. Malgré des influences clairement localisées
du côté de Bombay, ses premières armes il les fera dans les studios du sud de l'Inde. Il va enfin pouvoir officier
concrètement derrière la caméra en 1989, alors qu'il n'a que 27 ans, et son premier film intitulé Shiva
abordera déjà ses thèmes de prédilection. Ce film de mafieux tourné en telugu (langue parlé dans l'Andhra Pradesh)
va connaître un bon petit succès critique et prouvé la vivacité des industries locales dans l'ombre des studios
de Bombay. De 1989 à 1997, Ram Gopal Varma va devenir petit à petit l'un des
piliers du cinéma telugu avec une série de succès critiques et commerciaux tout en tournant épisodiquement
quelques films en hindi.
Après le très confidentiel film d'horreur Raat (1992) qui marque ses débuts en langue hindi, viendra Rangeela (1995), son plus gros succès de l'époque avec Jackie Shroff et surtout Aamir Khan. Ce dernier a été découvert en France par l'intermédiaire du merveilleux Lagaan d'Ashutosh Gowariker (2001). A cette époque, environ 80 % des films de Ram Gopal Varma étaient destinés au public telugu, et Rangeela, par l'intermédiaire de l'hindi, va brasser un public bien plus large et devenir un petit succès commercial. Devant ce potentiel qui s'ouvre à lui, comme bien d'autres réalisateurs régionaux (on pense à Mani Ratman avec qui il a collaboré sur plusieurs projets dont le chef d'œuvre Dil Se en 1998), il est normal de voir le cinéaste se diriger petit à petit vers les studios de Bombay. 1998 marque une étape charnière pour Ram Gopal Varma. C'est en effet l'année
où il réalisera son premier gros succès critique avec Satya qui est le remake de l'un de ses anciens films
tourné en telugu. Ram Gopal Varma a tout compris du potentiel qu'offrait l'Inde
dans l'univers du polar. Les immenses mégalopoles du sous-continent asiatique peuvent être aussi photogéniques
que leurs concurrentes Hong Kong ou Tokyo dans la transposition à l'écran d'un univers criminel, crade et oppressant.
Mais la rupture formelle est réellement consommée en 2002 avec son deuxième immense polar. Company, qui suit
les aventures d'une petite frappe qui gravit les échelons d'un groupe mafieux, est probablement le film qui va faire
connaître et reconnaître Ram Gopal Varma en Inde et au monde entier accompagné,
il est vrai, par une campagne promotionnelle sans précédant pour son réalisateur. Effectivement, tous les codes
cinématographiques habituels vont être petit à petit éclipsés pour mettre en place un style purement occidental
teinté d'une petite folie hongkongaise. Les chansons et chorégraphies sont radicalement évincées (excepté une
anecdotique scène de boîte de nuit), et le climax n'a rien de guimauve et de stéréotypé.
Bombay est enfin une ville crade, poisseuse et inquiétante. Le polar, à l'échelle de l'Asie, étant un genre de
moins en moins excitant, Company est une bouffée d'oxygène entre une production américaine quasi inintéressante
et une production hongkongaise qui s'essouffle avec ses climax de plus en plus hermétiques (on pense aux productions
de la Milkyway qui font la pluie et le beau temps dans l'ex-colonie britannique). Ce passage de témoin est symbolisé
par le côté panasiatique du film avec quelques séquences tournées directement à Hong Kong. Le nouvel épicentre du
polar urbain se retrouve donc curieusement déplacé sur Bombay. Mais Ram Gopal Varma
est un cinéaste atypique dans son pays. Son style est à contre courant des blockbusters locaux qui cartonnent
en Inde ; mais le succès est bel et bien là… ainsi que sa reconnaissance à l'étranger avec des sélections
festivalières et/ou rétrospectives qui s'intéressent enfin à son travail.
Bhoot (2003) en est le parfait exemple, et le public occidental va enfin découvrir une petite curiosité
sur le thème de la maison hantée avec ce petit film horrifique (remake de son propre film Raat de 1992).
Le film propose, avant même le générique, un avertissement envers les femmes enceintes et les personnes cardiaques.
Ce genre d'anecdote peut évidemment faire sourire, mais elle témoigne de la transposition d'un genre particulier
qui n'est pas encore formaté pour le public local. La volonté de Ram Gopal Varma
est bien réelle dans son envie de faire sauter les barrières culturelles, et il fait le choix d'opter pour un style
plus occidentalisé voir mondialisé. Sans atteindre le niveau de son alter ego japonais Dark Water
d'Hideo Nakata, Bhoot reste une découverte étonnante et réussie. Sans
aucun doute la meilleure incursion de son réalisateur dans un cinéma d'épouvante extrêmement codifié. Sa dernière
production horrifique, Vaastu Shastra de Saurab Narang (2004) tombe,
à l'inverse, dans les pires clichés du genre alors que le film tenait techniquement la route. Dommage.
Malgré quelques incidents de parcours tout à fait compréhensibles, la plupart des productions de
Ram Gopal Varma sont de brillantes réussites que des Johnnie To,
Ringo Lam, William Friedkin ou
Michael Cimino n'auraient certainement pas reniées au sommet de leur gloire
respective. Parmi elles, il est important de revenir sur le phénomène Ab Tak Chhappan de
Shimit Amin (2004). A partir d'une trame inspirée de la vie d'un
véritable policier (Daya Nayak aurait exécuté près d'une centaine de criminels sans aucune autre forme de procès),
Shimit Amin, sous couvert de la RGV's Factory, dépeint un personnage ambigu dans ce qui deviendra un
immense polar qui laisse admiratif sur le potentiel encore sous-exploité des studios de Bombay. Dans ce film
semi-documentaire, Nana Patekar incarne l'inspecteur Sadhu Agashe, plus
que controversé, qui nettoie illégalement la ville de Bombay de ses gangsters. Noir, violent, poisseux et sans
concession, Ab Tak Chhappan présente avec un réalisme qui fait froid dans le dos, une réalité des violences
policières indiennes de manière magistrale marquant sans doute l'apogée de la RGV's Factory.
Nana Patekar devient, à partir de son incroyable interprétation, une figure
incontournable du genre policier à l'image d'un Simon Yam ou d'un
Anthony Wong à Hong Kong. L'Inde tient enfin son polar de référence
que l'on peut pleinement qualifier de pur chef d'œuvre.
D'autres films plus anecdotiques marqueront aussi cet état de grâce de l'équipe de jeunes réalisateurs
qui collaborent avec Ram Gopal Varma. On peut citer, parmi les franches
réussites, Ek Hasina Thi de Sriram Raghavan (2004) qui mêle avec
maestria le thriller urbain et le revenge movie efficace. D, de Vishram Sawant
(2005), qui est une fausse préquelle de Company. D n'a rien à envier à son modèle tant il est parsemé
de scènes cultes, de gunfights nerveux et d'un climax inoubliable qui devraient combler les amateurs de violence
brute de décoffrage. Sarkar, réalisé par Ram Gopal Varma en personne
(2005), est un projet ambitieux voulant s'affirmer comme l'équivalent du Parrain de
Francis Ford Coppola dans le système bollywood.
Ram Gopal Varma réunit pour l'occasion le père et le fils
Bachchan dans une fresque sympathique à défaut d'être grandiose. On
sent un Abhishek Bachchan intimidé par la prestance de son monstre de père.
Leur association la même année dans le Bunty Aur Babli de Shaad Ali Sahgal
sera beaucoup plus convaincante avec une vraie complicité.
My Wife's Murder de Jijy Philip (2005) est une autre véritable réussite
dans le domaine du thriller. Nouvelle collaboration après Bhoot de Ram Gopal Varma
et de son jeune poulain Jijy Philip, ce nouveau thriller permet clairement
à la nouvelle classe moyenne indienne de s'identifier à Anil Kapoor qui interprète
magistralement un père de famille responsable par accident de la mort de sa femme.
Amitabh Bachchan, Anil Kapoor,
Nana Patekar, Ajay Devgan ou encore
Urmila Matondkar sont certaines figures emblématiques du cinéma indien
qui ont su faire confiance aux réalisateurs imposés par Ram Gopal Varma
quand il ne s'agit pas de ses propres réalisations. D'autres productions d'envergures devraient rapidement
s'afficher sur les écrans indiens si on s'en réfère au planning chargé du réalisateur / producteur (notamment
Sarkar 2 et le remake du classique Sholay). En attendant, Ram Gopal Varma
boucle en 2006 un cycle riche d'une quarantaine de films en réalisant le remake de son premier film
Shiva qui, seize ans après, restera malheureusement comme l'une de ses réalisation les plus décevantes.
On retiendra, malgré tout, une scène d'ouverture parmi les plus excitantes du réalisateur et un final
hardboiled des plus efficaces. Ram Gopal Varma, si ce n'est pas déjà
fait, est en définitive une figure incontournable d'une industrie cinématographique indienne en pleine
mutation qui devrait faire plier les préjugés les plus lourds.
Filmographie : (Source : IMDB)
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