SCENARIO :
Tae-Suk arpente les rues à moto. Il laisse des prospectus sur les poignées de porte des maisons. Quand
il revient quelques jours après, il sait ainsi celles qui sont désertées. Il y pénètre alors et occupe
ces lieux inhabités, sans jamais rien y voler. Un jour il s'installe dans une maison aisée où loge
Sun-houa, une femme maltraitée par son mari...
COMMENTAIRES :
LOLOP4 :
Kim Ki-Duk signe avec Locataires probablement son film le plus étrange et métaphorique de sa
talentueuse filmographie, mais paradoxalement son film le plus simple dans la forme.
En effet, Kim Ki-Duk se réapproprie les valeurs initiales du 7ème art à savoir le pouvoir des images. On était déjà habitué à ses personnages presque autistes (on pense surtout à l'Ile ou à Bad Guy), mais plus on avance dans l'oeuvre du cinéaste et plus on observe son minimalisme au niveau des dialogues. Dans Locataires, on pourrait retenir la moindre réplique tellement elles se font rares. La force de Locataires tient donc dans le poids de ses images, dans la qualité millimétrée de son moindre plan, de sa force narrative épurée et calculée au plus juste.
Locataires raconte donc les errances de Tae-Suk au visage d'ange et androgyne qui se glisse dans l'intimité des gens lorsque ces derniers quittent temporairement leur logement. Tae-Suk n'est pas un voleur. Juste un squatteur et un bon samaritain qui remet de l'ordre dans la vie intime des gens (il nettoie leur linge sale, répare le matériel abîmé, arrose les plantes ...) Il est plus un antibiotique qu'un véritable parasite.
Un jour, alors qu'il occupe une riche villa pensant être seul, il ne se rend pas compte que Sun-Houa (la jeune occupante des lieux maltraîtée par son mari) le surveille. Cette improbable situation va être à l'origine de leur rencontre. Sans un mot, celle-ci va le suivre aveuglément après que Tae-Suk ait corrigé son mari. Elle va adopter son mode de vie et elle va elle aussi l'aider à mettre de l'ordre dans la vie des gens. S'ensuit alors une suite de séquences magnifiques à la fois formellement minimalistes et riches en événements.
Mais Locataires n'est pas qu'une simple succession de plans esthétiques et visuels. C'est surtout une oeuvre poétique et métaphorique sur une multitude de thèmes chers au réalisateur. A savoir : la violence provoquée ou accidentelle, l'innocence, la mort, la bourgeoisie et la condition de la femme coréenne (de manière bien moins radicale que ses précédents films). Kim Ki-Duk place le spectateur comme simple témoin muet de la vie privée des gens à l'image de ses deux protagonistes. Les seuls à s'exprimer concrètement, souvent de manière vulgaire et violente, sont l'entourage des deux innocents (le boxeur visité, le mari, l'inspecteur de police).
Ce décalage contraste la place de chaque personnage dans le métrage et Locataires surfe même à la limite du fantastique lorsque Tae-Suk prend une dimension de plus en plus divine et fantomatique en s'éclipsant petit à petit du monde concret alors qu'au contraire Sun-Houa reste le fil conducteur entre l'abstrait et le réel de cette oeuvre de Kim Ki-Duk. Tae-Suk ne sera physiquement plus qu'une ombre dans la vie de Sun-Houa mais son âme planera sur le comportement de la jeune fille jusqu'à la fin de ses jours en la libérant de la tyrannie de son mari par l'illusion. Le passage de Tae-Suk en prison contraste avec l'émancipation de Sun-Houa qui prend elle même en main en rêve son avenir et n'est plus dans son imaginaire la simple servante ou objet sexuel de son mari. En cela, Locataires est une oeuvre féministe dans la Corée moderne où un jeune homme aux traits féminins vient libérer les femmes de la violence et du comportement animal des hommes.
Avec cette nouvelle réussite, Kim Ki-Duk réalise encore une oeuvre charnière dans sa riche et jeune carrière, loin de la violence viscérale de l'île et bien au-delà de son hymne poétique bercé par les quatres saisons de son Printemps, Eté, Automne, Hiver... et Printemps. Kim Ki-Duk revient au travers de cette oeuvre complexe à la simplicité du cinéma muet d'origine dans ses codes et ses émotions. Après une reconnaissance mondiale suite au succès critique du plutôt accessible Printemps, Eté, Automne, Hiver... et Printemps, on ne pensait pas que Kim Ki-Duk arriverait encore à nous surprendre mais ses deux dernières réalisations que sont Samaria et Locataires, prouvent que Kim Ki-Duk fait parti des plus grands et qu'il reste encore ce cinéaste imprévisible..
8/10
|
|