SCENARIO :
Roong, une jeune Thaïlandaise, est tombée amoureuse de Min, un immigré clandestin birman. Elle paie Orn, une
vieille femme, pour prendre soin de Min, pendant qu'elle cherche un endroit où ils pourront vivre leur
bonheur.
Un après-midi, Min emmène Roong pique-niquer dans la jungle, où ils se sentent libres d'exprimer leur amour.
Orn, de son côté, est également allée dans la jungle avec Tommy, l'homme qui travaille avec son mari.
COMMENTAIRES :
LOLOP4 :
Révélé aux yeux du grand public lors des festivités cannoises de 2002 pour Blissfully Yours et 2004 pour Tropical Malady, Apichatpong Weerasethakul est probablement le réalisateur thaïlandais le plus estimé à l'étranger et, sans aucun doute, le plus atypique dans son pays en comparaison avec la production locale.
Blissfully Yours raconte une histoire d'une grande simplicité, à savoir la quête du bonheur, par l'intermédiaire de 3 personnages :
- Min est un clandestin birman qui fuit probablement la misère et les atrocités commises par la junte birmane,
- Roong est une jeune femme amoureuse de Min qui passe ses journées dans une usine à peindre des figurines Walt Disney,
- Orn, femme du cinquantaine d'années, gère la pension dont dépend Roong et semble s'ingérer plus qu'elle ne le devrait dans les affaires de la jeune femme.
Cette trame évoquée avec simplicité raconte de manière sous-entendue l'existence difficile de nombreux Thaïlandais. Sans aucune prétention, le cadre de ce Blissfully Yours subtilement engagé se veut implicitement une œuvre politique. Sans en parler ouvertement, il évoque l'existence difficile des Birmans clandestins qui fuient le régime de Rangoon. Apichatpong Weerasethakul évoque la présence de Karens (ethnie de Birmanie en guerre depuis 50 ans avec le pouvoir en place) et nous aide à identifier le lieu de l'histoire dans le Nord-Ouest de la Thaïlande où ces Karens vivent péniblement dans des camps de réfugiés. La zone est extrêmement délicate à gérer pour le gouvernement thaïlandais car de l'autre côté de la frontière, on retrouve une zone en guerre contrôlée par les narcotrafiquants d'opium. Min est donc un exemple parmi les milliers de Birmans qui souffrent de leur clandestinité et de l'échec de leur intégration.
La première partie de Blissfully Yours évoque donc le mal être de Min, de sa difficulté à obtenir un certificat de travail à cause de sa nationalité et donc de son impossibilité de travailler légalement pour s'ouvrir les portes du bonheur. De plus, Min est atteint d'un mal indéterminé. Sa peau le fait souffrir et il pèle de tout son corps. Cette mue physique coïncide étrangement avec la transformation du personnage. Car Blissfully Yours est un film étrange. Il débute sans générique. Ensuite, pendant les 45 premières minutes, Min ne prononce pas un mot. Avant d'apprendre son statut de réfugié, on pense que le personnage est tout simplement muet ou autiste. Mais Min décide d'emmener Roong un après-midi dans la jungle, lieu qu'il connaît bien et dans lequel il se sent à l'aise. Ils empruntent alors le véhicule d'Orn et s'enfoncent dans ce milieu inconnu et fascinant pour Roong.
Le générique apparaît à ce moment-là pour séparer le métrage en deux parties. C'est alors qu'en territoire connu, Min se sent tout à son aise et commence à parler. C'est une véritable émancipation de son personnage. Alors qu'il était complètement dépendant de Roong et Orn, le voici devenu guide. La transformation de son personnage s'intensifie au même rythme que la perte de sa peau. Dans ce cadre végétal mystérieux, Min, Roong et Orn vont oublier leurs soucis quotidiens pour découvrir l'amour et le bonheur.
Sur une trame très simple, Blissfully Yours se révèle au final assez complexe. Concernant la forme, Apichatpong Weerasethakul est tout simplement en décalage avec le reste de la production thaïlandaise. Très loin des productions DV ou du style soap télévisuel, Apichatpong Weerasethakul trouve son inspiration et son style dans l'univers du documentaire dans lequel il a fait école. Le montage est minime et Apichatpong Weerasethakul semble laisser tourner la caméra en s'effaçant devant le poids de ses images plutôt statiques. Seule la nature semble être en mouvement, comme le débit d'une rivière ou le mouvement des feuilles transportées par le vent. Rarement la forêt n'aura été si belle au cinéma. Cet effacement volontaire du réalisateur donne lieu à un enchaînement minimaliste de magnifiques plans séquences de plusieurs minutes. Blissfully Yours est un film contemplatif où le poids des images ainsi que cette luminosité étonnante qui est métaphore de liberté et d'évasion transporte le spectateur dans cet univers rassurant.
Les différents protagonistes semblent ainsi se libérer du poids de la société pour se laisser aller à leurs fantasmes affectifs et sexuels. Certains plans sont d'ailleurs extrêmement explicites et la nudité des personnages s'expose sans honte quelque soit leur âge et leur beauté. Une vraie curiosité dans ce cinéma thaïlandais où cette nudité quasi-absente est encore taboue. La crédibilité des personnages est probablement liée à l'amateurisme des interprètes. Ces derniers sont touchants de vérité et le ton juste de leur prestation semble résulter d'un vécu douloureux. Ils se livrent complètement au réalisateur. Il est à noter que ces derniers ne sont pas inhibés par le défit proposé par Apichatpong Weerasethakul qui a su les mettre en totale confiance.
Apichatpong Weerasethakul propose donc une réalisation courageuse et étonnante qui pourrait rebuter à première vue. Mais la beauté des images, la souplesse de la narration, la crédibilité des personnages aident le spectateur à se fondre dans cet univers riche en émotion. Il ne laisse que l'envie de suivre avec passion cette initiation des choses agréables de la vie ainsi que de s'imprégner de cet espace de lumière, de solitude et de sérénité.
9/10
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