SCENARIO :
Fuyant son père et sa famille entière parce que ces derniers n'ont pas voulu accepter la
relation amoureuse improbable qu'elle entretient avec un simple commis, Otsuya trouve refuge
chez un ami, le dénommé Gonji. La jeune femme et son amant vont alors connaître les pires
mésaventures qui soient : Gonji tentera en effet d'assassiner le naïf apprenti, tandis que
dans un même temps ce prétendu ami empochera une belle somme d'argent en revendant Otsuya à
une maison de Geisha.
Otsuya humiliée, mais toujours rebelle et revendicative. Car à partir du jour où un mystérieux
tatoueur lui gravera une araignée dévoreuse à même le dos, Otsuya se révélera être une véritable
prêtresse vengeresse : le plus bel ange exterminateur qui soit.
COMMENTAIRES :
OLI :
Un tatouage étrange, une araignée dessinée aux crocs acérés, et cette image dévoreuse
d'un insecte fantasmé qui va, petit à petit, imprégner durablement une jeune femme bien
au-delà de sa peau et de sa chair, jusque dans les recoins les plus secrets de son esprit
et de son inconscient. L'histoire de ce tatouage qui investit et qui inspire la jeune
femme qui le porte n'est pas sans rappeler la nouvelle du LEZARD NOIR, sortie au début
du siècle au Japon grâce à la plume cinglante d'Edogawa Rampo, et portée au cinéma
notamment en 1968 par Fukasaku. L'univers de l'écrivain Rampo est d'ailleurs assez proche
de celui du réalisateur Masumura (qui signe ici le TATOUAGE), puisque ce dernier adaptera
en 1969 une nouvelle de Rampo intitulée LA BETE AVEUGLE. Erotisme, violence et étrangetés
sont donc bel et bien au programme de ces deux films de Masumura, et en particulier du TATOUAGE,
qui nous intéresse directement ici.
D'un coté l'inspiration de Rampo se fait donc quelque peu sentir, de l'autre on devine que
tout le cinéma de l'époque avait fortement balisé certains passages obligés, tant et si bien
que le TATOUAGE s'inscrit dans une longue tradition de films dédiés à des femmes bafouées qui
se réveillent un jour…pour se venger, en toute simplicité.
Si le film surprend finalement assez peu, il est malgré tout difficile de bouder son plaisir,
en premier lieu en raison du talent de Wakao Ayako, qui incarne Otsuya la Geisha vengeresse.
Actrice fétiche (dans tous les sens du terme) de Masumura, la sublime Wakao Ayako donne à son
personnage une verve, une liberté de ton, une tonicité et une assurance en tous points remarquables.
Alliant un phrasé un brin vulgaire avec une silhouette et une allure à damner un Saint, notre
Geisha de choc et de charme se révèle être purement et simplement irrésistible. Plus que de
l'araignée qui lui a été tatouée dans le dos, Otsuya se rapproche d'avantage de la mante
religieuse : toute en finesse et en perversité. Ce que les hommes lui ont fait endurer ?
Et bien elle leur rendra au centuple.
A la fois délicieuse et effrayante, la divine Otsuya est magnifiquement mise en valeur par
l'œil avisé du réalisateur : Masumura Yasuzo. Conforme à sa démarche habituelle, celui-ci va
mettre en scène son conte barbare avec un sens inné de l'érotisme glacé : sans jamais trop en
montrer il saura ainsi affoler les sens, déchaîner les passions. A l'image d'Otsuya, à laquelle
il suffira de déambuler nonchalamment dans un tripot en remuant faussement des hanches, pour
obséder deux hommes et faire alors basculer leurs destins. Il ne faudra ainsi pas bien plus
qu'une chute de reins à peine dévoilée ou un pied négligemment posé sur un sol nu pour que
l'actrice Wakao Ayako hante durablement le spectateur.
La science du cadre chère à Masumura prend alors tout son sens, et son cinémascope s'amuse à
enchaîner des plans dignes de mises en scènes théâtrales ou de tableaux de Maîtres, afin de
magnifier, pour l'éternité, les courbes et le visage de la si belle Ayako.
Spectacle visuel et charnel évident, conte étrange, violent et barbare, le TATOUAGE mérite
bien évidemment le détour, même s'il ne révolutionne pas en profondeur le genre ni l'ensemble
des films de cette époque-ci du cinéma japonais. Et même si quelques défauts techniques sont
présents. Dans le montage tout d'abord, puisqu'il y a sans doute un peu trop d'ellipses au
début du récit. Dans les mises en scènes de l'action enfin, car même si le réalisateur cherche
visiblement à démontrer que tuer un homme est un acte pénible et difficile (à l'image de la
démarche avouée d'Hitchcock dans LE RIDEAU DÉCHIRÉ avec le meurtre de Gromek qui n'en finit
pas), ici les scènes en question flirtent parfois avec le maladroit (je ne compte plus les
coups de couteau dans le vide…).
Sans être indispensable donc, le TATOUAGE devrait néanmoins ravir les passionnés de cinéma
japonais, et certainement intéresser celles et ceux qui ne connaissent encore pas toute la
richesse de ce monde là : lorsque les genres et les studios se succédaient au Japon, et que
réalisateurs et producteurs devaient s'accommoder pour accoucher d'œuvres étranges, enchanteresses.
Parfois uniques.
8/10