SCENARIO :
Au début du XIXème siècle, un apprenti médecin de bonne famille nommé Yasumoto, et ayant étudié les médecines européennes, va se retrouver malgré lui coincé dans un hospice dépouillé, peuplé par toute la misère du monde, et dirigé d’une main de fer par Niide Kyojio, surnommé « Barberousse » en raison de son épaisse barbe. Se mettre au service d’un hospice et de ses malades, entrer dans l’anonymat le plus complet, n’entrait pas dans les plans de carrière du jeune Yasumoto. Il va dès lors rentrer en conflit avec Barberousse, faisant tout son possible pour être renvoyé.
COMMENTAIRES :
BUNMAN :
Je découvre Kurosawa avec ces nouvelles éditions de Wild Side. Enfin, je dis que je découvre, on va plutôt dire que je redécouvre Kurosawa. En effet, jusqu'ici, je n'avais pu voir que ses films "martiaux" si on peut dire ça de la Légende du grand Judo, de Sanjuro et de Yojimbo.
En effet, à tord c'est certain, jusqu'ici je ne m'étais jamais vraiment penché sur ces films "traditionnels". Et je découvre un grand auteur, certes je connaissais le personnage et sa vie via sa biographie qui était sortie il y a quelques années chez "Petite Bibliothèque des Cahiers du Cinéma", mais je n'avais malheureusement pas pris le temps de voir ses drames et autres films.
Barberousse remet les pendules en me faisant donc découvrir cet aspect de sa filmographie, et j'en ressors enchanté. Voir la progression de ce jeune médecin, jusque là habitué a côtoyer si ce n'est les bourgeois, au moins les plus nantis personnes, qui se retrouve dans ce dispensaire contre son grés. Dispensaire pour pauvres et laissés pour compte, qui au début le révulse et le pousse donc à se révolter contre ce médecin : Barberousse (interprété avec comme toujours autant de justesse par Mifune Toshiro, qui si je me souviens bien avait subit un tournage des plus éreintant et compliqué avec Kurosawa et avait entraîné la séparation des deux hommes après une filmographie des plus riches) qui a consacré sa vie à venir en aide à ces pauvres gens. Kurosawa n'est jamais complaisant dans sa présentation de la pauvreté et la misère et préfère bien souvent filmer les réactions du jeune médecin : Yasumoto. Ce dernier va donc passer d'un état de pur mépris à l'égard de ces patients à un dévouement le plus total à la fin de son apprentissage, qui ne sera pas sans heurts.
Un film magnifique à découvrir au plus vite par le biais de ce superbe coffret de Wild Side.
9.5/10
OLI :
Barberousse est la seizième collaboration entre Kurosawa et Mifune. Dix sept ans de collaboration qui vont s’éteindre tristement en raison de ce tournage fleuve qui dura deux ans. Kurosawa, perfectionniste jusqu’à l’extrême, ne reculera devant rien pour faire le film comme il l’entendait. Entre les décors qu’il souhait voir réalisés en matériaux d’origine, et la météo qu’il ne voulait pas truquer (comme à son habitude, il attendit que la pluie ou la neige tombe pour filmer certaines scènes), Kurosawa fit de ce tournage un calvaire pour Mifune, qui était alors réclamé aux portes d’Hollywood. Mais voilà, le réalisateur interdit à son acteur de quitter le tournage, et Mifune dut attendre une année supplémentaire avant de répondre aux sirènes américaines. A cette longue attente s’ajouta un autre sujet de discorde : les deux hommes ne voyaient pas Barberousse de la même manière. Leur désaccord atteint son paroxysme lors de la scène d’action (la seule) qui voit Barberousse en venir aux mains avec une demie douzaine de vauriens. Kurosawa ne voulait pas de cette image invincible de héros que Mifune traînait depuis toujours. Il voulait un personnage plus humain, connaissant les victoires mais aussi les défaites … Ainsi donc s’arrêta cette glorieuse collaboration. Toutes ces tensions accumulées eurent raison de dix sept années de travail en commun. Kurosawa également sortit du tournage fatigué. Il ne tournera plus rien pendant cinq ans. Malgré tout cela, le film n’a pas souffert. Bien au contraire même, puisque Barberousse est un film fantastique, une œuvre d’une humanité débordante, d’un amour sans équivalent.
Construit principalement autour des deux médecins Yasumoto et Barberousse, le film est en fait bien plus complexe que cela. En effet, autour de ce fil conducteur vont venir se greffer plusieurs histoires, qui renfermeront elles mêmes parfois d’autres scenètes. Un long métrage en forme de poupée gigogne donc, qui recèle beaucoup de surprises et des moments comparables à de petits joyaux cinématographiques, que l’on découvre un peu par hasard, au détour d’une anecdote, ou bien d’une tragique confession. Je ne rentrerai pas plus dans les détails de l’histoire, Barberousse est un film à découvrir, chaque scène, chaque personnage qui se confie étant pareil à une porte que l’on aurait poussé un peu sans le vouloir, une porte donnant accès à la vie et aux secrets de gens meurtris dans leur corps mais aussi leur esprit. Des personnes qui possèdent néanmoins une aura, une beauté intérieure exceptionnelle. Face à leur misère il y a cet homme, Barberousse, médecin dévoué et autoritaire, un praticien qui va tenter d’apprendre à son apprenti que dans un tel hospice, il convient de soigner les cœurs au moins autant que les corps.
Barberousse est un chef d’œuvre absolu et bouleversant, une longue plongée dans les bas fonds (que Kurosawa prolongera avec Dodes’Kaden) qui s’étend trois heures durant sur des gens simples, tour à tour tristes et courageux, frappés par le mal et la misère, mais qui ne s’en plaignent jamais. A la fin du film, vous aurez peut-être envie de continuer comme moi ce séjour plus en avant, rester plus longtemps dans cet hospice, auprès de tous ces hommes et ces femmes, médecins ou malades, qui possèdent chacun en eux une grandeur que n’aura jamais le plus valeureux des samouraïs.
10/10
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